Travaux Publics

Fer camerounais : Mbalam reporte le départ, mais vise déjà le grand saut industriel

Le calendrier glisse, mais le projet avance. Initialement annoncées pour la fin de l’année 2025, les premières exportations de minerai de fer issues de la mine de Mbalam, à l’extrême Est du Cameroun, sont désormais attendues à la fin du premier trimestre 2026, avec une échéance évoquée autour de mars 2026 et un premier objectif logistique de sortie de volumes vers le port en eau profonde de Kribi.

Dans un pays où les grands projets miniers sont souvent jugés à l’aune des retards et des promesses non tenues, ce report a une portée particulière : il intervient au moment où le site bascule du récit à la mécanique industrielle, c’est-à-dire la capacité à traiter, transporter et charger du minerai de manière continue, traçable et économiquement viable.

Un retard assumé, tiré par l’usine de traitement

Le cœur du décalage est industriel. Sur le site, la construction de l’usine de traitement progresse, mais elle n’est pas encore au niveau requis pour lancer la chaîne complète. Les travaux d’implantation de l’unité, annoncée sur cinq hectares, affichent environ 30% d’avancement début décembre, avec des fondations en voie d’achèvement, tandis que les contraintes climatiques, notamment les fortes pluies, ont ralenti le rythme.

Ce détail compte : dans un projet de minerai de fer, le “moment vérité” n’est pas l’extraction, mais la capacité à produire un minerai conforme aux spécifications attendues, de manière régulière, puis à l’acheminer sans rupture jusqu’au port.

Démarrer par la route, en attendant le rail

Pour tenir l’objectif du premier trimestre 2026, le schéma est clair : le projet enclenche une phase transitoire fondée sur le transport routier des premières cargaisons vers Kribi, en attendant la mise en service d’infrastructures ferroviaires dédiées.

Ce choix répond à une logique de mise en marché rapide, mais il crée aussi un sujet sensible pour les pouvoirs publics : l’impact sur les routes, la sécurité, la régularité des convois, et le coût logistique réel d’un minerai qui doit rester compétitif une fois rendu au port. Autrement dit, le “tout routier” permet d’ouvrir la porte, mais il ne peut pas devenir une solution durable sans tension.

Une montée en puissance annoncée, sous condition de continuité

La trajectoire de production projetée est ambitieuse. Sur le terrain, l’opérateur évoque une montée progressive, avec une base mensuelle qui doit s’installer, puis s’accélérer à mesure que les infrastructures et l’organisation industrielle se stabilisent. L’enjeu, ici, n’est pas seulement de “sortir” du minerai, mais d’éviter le scénario classique des démarrages discontinus, où les premières tonnes existent, mais ne se transforment pas en flux exportables réguliers.

À cela s’ajoute un autre facteur de marché : la qualité du minerai. La teneur annoncée autour de 65% en fer place Mbalam dans la catégorie des minerais recherchés, car mieux valorisés et plus compatibles avec les exigences d’efficacité industrielle.

Le corridor Mbalam–Kribi, clé de voûte du projet

À moyen et long terme, le projet se joue sur un mot : corridor. L’achèvement du chemin de fer Mbalam–Kribi est présenté comme le levier qui doit permettre le passage à l’échelle, avec un objectif de capacité annuelle nettement supérieure une fois le rail opérationnel.La logique est aussi sous-régionale : le corridor est pensé pour structurer, à terme, un flux plus large intégrant plusieurs gisements de la zone Cameroun–Congo, avec un terminal minéralier adossé au complexe portuaire de Kribi.

C’est là que se loge l’enjeu stratégique : Mbalam n’est pas uniquement une mine, c’est un projet d’infrastructures. Et tant que le rail et le dispositif portuaire spécialisé ne sont pas pleinement en service, l’économie du projet reste partiellement contrainte par des arbitrages logistiques coûteux.

Un gisement “monde”, des retombées attendues, et une exigence de preuves

Les chiffres avancés sur la ressource donnent le vertige : un permis couvrant 768 km², des réserves identifiées de plus de 2 milliards de tonnes, dont près de 200 millions de tonnes de minerai à haute teneur, souvent présenté comme le cœur de la valeur immédiate. Dans ce format, les retombées attendues sont logiquement brandies comme massives, sur plusieurs décennies, avec un discours centré sur les recettes publiques, l’emploi local et l’effet d’entraînement sur l’Est du pays.

Mais le Cameroun sait aussi que les promesses minières ne valent que par la preuve. Le premier trimestre 2026 sera donc un test simple et décisif : la mine de fer de Mbalam parvient-elle à transformer un chantier en exportations effectives, puis en cadence stable ?

Si les premières cargaisons quittent réellement Mbalam pour Kribi d’ici mars 2026, le projet changera de nature : il passera d’un dossier stratégique à une réalité économique mesurable. Et c’est à ce moment-là que le débat se déplacera : moins sur l’annonce, plus sur la performance, les coûts, la transparence et la gouvernance du corridor.

Patrick Tchounjo

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