Cameroun–RCA : un partenariat public-privé pour relier deux économies et dynamiser la sous-région

Annoncé depuis plus d’une décennie, le projet de ligne ferroviaire reliant la République centrafricaine (RCA) au Cameroun franchit enfin une étape concrète. Le 1er novembre 2025, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra a présidé à Pani, localité située à une trentaine de kilomètres de Bangui, la cérémonie de pose de la première pierre du siège de Trans African Railways System Ltd, société de projet chargée de la mise en œuvre de cette infrastructure stratégique.
Ce geste symbolique marque un tournant dans l’histoire économique et logistique de l’Afrique centrale. Le projet, qui prévoit la construction d’une voie ferrée de 1 400 kilomètres reliant Bangui à Douala, constitue l’un des plus ambitieux chantiers régionaux des deux dernières décennies. Longtemps resté à l’état de promesse politique, il devrait désormais se concrétiser dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP) entre l’État centrafricain et un consortium d’investisseurs britanniques.
Une connexion ferroviaire stratégique pour la CEMAC
L’enjeu du projet dépasse largement la dimension bilatérale entre la RCA et le Cameroun. En reliant Bangui au port de Douala, principal débouché maritime pour les pays enclavés de la sous-région, cette future ligne ferroviaire renforcerait l’intégration économique de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Aujourd’hui, plus de 80 % des importations et exportations centrafricaines transitent par la route Douala–Bangui, une artère commerciale vulnérable aux aléas climatiques, aux contraintes logistiques et aux tensions sécuritaires. Une connexion ferroviaire directe permettrait de réduire considérablement les coûts de transport, d’accroître la compétitivité des échanges et d’accélérer la circulation des marchandises dans la région.
Pour les analystes, cette infrastructure pourrait également transformer le Cameroun en pivot logistique majeur de l’Afrique centrale, consolidant son rôle de plateforme portuaire régionale.
Le symbole d’une souveraineté économique retrouvée
Le président Touadéra a salué une « étape historique » pour la République centrafricaine, soulignant que le lancement du siège de la société de projet marque « le début d’une coopération concrète et durable au service du développement régional ». Cette initiative s’inscrit dans la vision de désenclavement économique de la RCA, un pays riche en ressources minières mais pénalisé par son isolement géographique.
Depuis plusieurs années, les autorités centrafricaines plaident pour une meilleure intégration logistique avec le Cameroun, notamment dans le cadre des échanges commerciaux et de la sécurisation des corridors économiques. Le chemin de fer apparaît ainsi comme une alternative durable au transport routier, à la fois plus sûr, plus rapide et plus écologique.
Un partenariat public-privé à forte dimension géopolitique
Le projet est porté par Trans African Railways System Ltd, une société mixte créée pour piloter la conception, le financement et la gestion de la future ligne. Selon des sources proches du dossier, les investisseurs britanniques engagés dans le projet apporteront un soutien technique et financier à la hauteur de l’ambition du chantier.
Le recours à un modèle de partenariat public-privé témoigne d’un changement d’approche dans la mise en œuvre des grands projets en Afrique centrale, où les États cherchent désormais à mobiliser le capital international tout en préservant la souveraineté des infrastructures stratégiques. Ce mode de financement permettrait également d’accélérer le calendrier de construction, tout en assurant une gouvernance plus rigoureuse et des standards techniques alignés sur les normes internationales.
Pour le Cameroun, l’enjeu est double. Outre le renforcement du rôle du port de Douala comme point d’ancrage économique régional, le pays y voit une opportunité de diversification logistique et une ouverture vers de nouveaux corridors commerciaux dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Une avancée majeure après des années d’incertitudes
Le projet de liaison ferroviaire Douala–Bangui a été évoqué pour la première fois en 2011, sans jamais dépasser le stade des études préliminaires. Les retards accumulés étaient dus à un contexte sécuritaire instable, à la faiblesse du financement et à la complexité technique du tracé envisagé, traversant plusieurs zones à relief difficile.
L’installation du siège de la société de projet représente donc le premier jalon tangible d’une concrétisation longtemps attendue. Si la mise en œuvre effective dépendra encore de la mobilisation financière et de la coordination bilatérale, les signaux politiques sont désormais favorables.
Les gouvernements camerounais et centrafricain ont réaffirmé leur volonté d’avancer conjointement, estimant que ce projet pourrait redéfinir les équilibres économiques de la région, renforcer la coopération Sud-Sud et ouvrir la voie à un nouveau modèle d’intégration africaine par les infrastructures.
Une infrastructure au service d’une vision régionale
Pour les économistes, la voie ferrée Cameroun–RCA symbolise la transition d’une économie d’enclavement vers une économie de connectivité. En améliorant la mobilité des biens et des personnes, le projet pourrait créer des milliers d’emplois directs et indirects, stimuler les investissements privés et favoriser la montée en compétence des industries locales liées à la logistique, à la construction et aux services.
À long terme, cette ligne ferroviaire pourrait également servir de maillon stratégique dans un futur réseau interconnecté reliant le golfe de Guinée à la région des Grands Lacs, positionnant l’Afrique centrale comme un axe commercial continental.
Le défi reste désormais celui de la concrétisation. Après 14 ans de promesses et de reports, la pose symbolique de la première pierre du siège de Trans African Railways System Ltd représente bien plus qu’un acte protocolaire : c’est le signe d’un tournant géoéconomique, où la vision d’une Afrique connectée commence enfin à prendre forme.
Patrick Tchounjo



