Cameroun : Ernest Obama accuse le MRC de relancer le “récit de victoire” de 2018, avec un risque judiciaire ravivé

Ernest Obama a ravivé la controverse politique en accusant Maurice Kamto et la direction du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun lors de l’émission “Canal Presse“ de reprendre la rhétorique de 2018 autour d’une victoire revendiquée, une ligne qui aurait, selon lui, exposé des militants à des poursuites et à la prison. S’exprimant sur un plateau télévisé très suivi, il a cité le cas de Me Olivier Bibou Nissack pour illustrer l’issue qu’il juge la plus préoccupante lorsque l’opposition ancre sa mobilisation sur un contentieux électoral non tranché à son avantage.
Au cœur de la charge figurent deux éléments que l’analyste place en amont de tout calcul politique à l’approche de 2025 : l’activation d’un récit de “victoire confisquée” et la répétition d’un cycle contestation–répression. En ciblant nommément Maurice Kamto et Me Emmanuel Simh, Ernest Obama veut signifier que la ligne actuelle du parti reproduirait, à ses yeux, les conditions qui ont conduit certains militants devant la justice au lendemain du scrutin de 2018. L’argument, polémique, vise autant l’opinion que l’appareil institutionnel qui arbitrera les prochains mois.
La portée institutionnelle de cette prise de position dépasse le seul champ médiatique. Le rappel des épisodes de 2018 réinstalle la question de la neutralité perçue des forces de sécurité, de la lisibilité des procédures électorales et de la célérité des voies de recours. Dans un contexte où l’État demeure l’architecte de la régulation et de la sécurité, la stabilité des règles du jeu et l’anticipation des contentieux sont des variables critiques pour la confiance publique et l’acceptabilité du résultat final. Chaque camp cherche à fixer le cadre narratif dès maintenant, car le cadrage d’aujourd’hui influence la lecture des événements de demain.
D’un point de vue stratégique, l’accusation place le MRC devant un dilemme classique des oppositions en année électorale. D’un côté, la dénonciation d’irrégularités présumées peut mobiliser une base militante et maintenir la pression sur les institutions. De l’autre, une escalade verbale non accompagnée d’une stratégie juridique solide et d’un dispositif de preuve peut accroître l’exposition pénale des activistes, faire basculer la bataille de l’opinion vers le terrain sécuritaire et réduire l’espace de négociation. La ligne de crête se situe entre la défense ferme des droits et la prudence procédurale.
L’angle économique et réputationnel n’est pas secondaire dans cette séquence. Les années électorales s’accompagnent souvent d’attentisme dans le secteur privé, de reports d’investissements et d’une hausse de la prime d’incertitude. Toute dynamique politique perçue comme susceptible d’embraser la rue ou d’engorger les tribunaux se répercute sur la confiance des ménages et des entreprises. La manière dont l’opposition construit son discours et dont les autorités encadrent la compétition peut soit contenir le risque, soit l’amplifier. Dans ce cadre, la rhétorique accusatoire d’Ernest Obama se lit aussi comme une tentative de déplacer le coût politique de l’instabilité potentielle vers ses adversaires.
Sur le plan strictement juridique, le rappel du cas de Me Olivier Bibou Nissack comme symbole d’une trajectoire de judiciarisation sert de levier émotionnel autant que factuel. Il installe l’idée qu’un narratif de victoire non consolidé par des éléments probants peut exposer des cadres et des militants à des poursuites prolongées. La contre-lecture, côté MRC, consiste à affirmer la légitimité de la contestation et la nécessité d’un État de droit impartial. Entre ces positions, l’arbitre demeure la qualité des procédures, la protection des libertés publiques et la proportionnalité des réponses.
À court terme, l’enjeu pour le MRC sera de clarifier son offre politique et sa méthode, en articulant revendications, preuves, calendrier et canaux de recours. L’enjeu pour le pouvoir sera d’assurer un cadre de compétition ouvert, prévisible et sécurisé, où l’expression pluraliste n’est pas confondue avec la sédition. L’enjeu pour les médias et la société civile sera d’exiger des faits, de vérifier les assertions et de défendre la civilité du débat. C’est la conjonction de ces trois exigences qui peut éviter la répétition d’un engrenage coûteux pour la cohésion nationale.
L’attaque d’Ernest Obama fonctionne donc comme un stress test politique en amont de 2025. Elle oblige chaque acteur à expliciter sa doctrine de campagne, sa tolérance au risque et sa capacité à transformer la conflictualité en compétition régulée. Si la séquence présentée comme une “reprise du mensonge” s’installe sans contre-narratif fondé sur des éléments vérifiables, la polarisation s’accroîtra et la judiciarisation redeviendra l’issue par défaut. Si, au contraire, le débat glisse vers des engagements vérifiables, des preuves auditables et des garanties procédurales, le pays réduira le risque d’un remake de 2018.
Au-delà de la joute, le véritable signal adressé aux citoyens et aux acteurs économiques dépendra moins des anathèmes que des mécanismes. C’est l’architecture des recours, la transparence des opérations, la neutralité des forces de sécurité et la responsabilité des leaders d’opinion qui décideront in fine du coût politique de la période. Dans ce cadre, l’alerte d’Ernest Obama n’est pas seulement une pique polémique ; c’est un rappel que la communication, en année électorale, a des effets juridiques, sociaux et économiques très concrets.
Patrick Tchounjo



