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Cameroun : 4,1 milliards FCFA économisés sur l’électricité, mais l’État reste loin de son objectif de 30 %

En pleine tension budgétaire et face à la baisse structurelle des recettes pétrolières, le Cameroun commence à regarder de près sa propre consommation d’électricité. Selon les chiffres présentés fin novembre 2025 par le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, devant le Parlement, l’État a réalisé 4,15 milliards FCFA d’économies au premier semestre 2025 en optimisant la gestion de ses factures et de ses abonnements électriques.

Cette performance, issue du Projet de Suivi, Contrôle et Optimisation des Factures d’Électricité (PSCOFE), s’inscrit dans le Programme national de maîtrise de l’énergie (Proname) conduit avec le ministère des Finances. Mais, malgré ce premier bilan encourageant, le gouvernement est encore loin de ses ambitions : la réduction des dépenses d’électricité des administrations plafonne à 7 %, alors que la cible officielle est fixée à 30 %.

Les prochains exercices, à commencer par 2026, seront décisifs pour savoir si cette trajectoire de maîtrise énergétique restera un geste symbolique ou deviendra un véritable levier d’ajustement budgétaire.

Un État qui apprend à payer uniquement ce qu’il consomme

Au cœur des économies déjà engrangées se trouve une idée simple : l’État devait cesser de payer pour une électricité qu’il n’utilise pas.

Le PSCOFE s’est d’abord attaqué à un paramètre technique peu visible mais lourd de conséquences financières, la “puissance souscrite”. Celle-ci représente la puissance maximale réservée par un abonné auprès de son fournisseur. Quand ce seuil est surestimé, l’abonné paie pour une capacité inutile, comme si un ménage réglait l’abonnement d’un compteur industriel pour n’alimenter que quelques ampoules.

Un audit réalisé en 2023 a mis en lumière l’ampleur du décalage. Les 267 abonnés de l’État en moyenne tension examinés n’avaient collectivement besoin que d’environ 17 mégawatts, alors que leurs contrats portaient sur 56 mégawatts. L’État payait donc plus de trois fois la puissance réellement consommée.

S’appuyant sur ces conclusions, le ministère de l’Eau et de l’Énergie a obtenu de Eneo, concessionnaire de la distribution d’électricité, un réajustement des puissances souscrites à des niveaux plus réalistes. Les effets financiers ont été immédiats. Entre décembre 2023 et février 2024, la facture globale de l’État s’est allégée de 624,7 millions FCFA. Eneo estimait alors que les économies cumulées pour l’ensemble de l’année 2024 atteindraient 2,4 milliards FCFA.

Les 4,15 milliards FCFA d’économies du premier semestre 2025 prolongent cette dynamique de correction, en y ajoutant d’autres leviers : contrôle systématique des factures via le logiciel Vsoft, audits des abonnés de l’État, assainissement des points de livraison pour identifier les compteurs inactifs ou redondants.

Pour une source proche du dossier, l’administration payait jusque-là pour une “électricité fictive”, en finançant des capacités jamais utilisées. La démarche actuelle revient à ramener la dépense à la consommation réelle.

Une ambition de 30 % d’économies encore hors de portée

Malgré ce progrès tangible, Gaston Eloundou Essomba a adopté un ton lucide devant les parlementaires. Le taux de réduction de 7 % des dépenses électriques publiques reste loin de l’objectif de 30 % fixé dans le cadre du Proname.

Pour combler cet écart, le gouvernement veut faire passer la stratégie de la phase de réglage administratif à une phase beaucoup plus opérationnelle dès 2026.

Les priorités affichées sont claires. Il s’agit d’abord de finaliser l’assainissement des points de livraison. Concrètement, cela signifie recenser, vérifier et mettre à jour l’ensemble des compteurs et installations effectivement utilisés par l’État, afin de couper les raccordements fantômes ou obsolètes.

Le ministère annonce ensuite un accent renforcé sur la lutte contre les pertes techniques, souvent liées à la vétusté des équipements, aux réseaux sous-dimensionnés ou mal entretenus, qui renchérissent la facture globale pour un service réel moindre.

La troisième dimension concerne la sobriété énergétique au sein des administrations. Elle repose sur des actions plus diffuses, mais potentiellement puissantes : promotion d’équipements moins énergivores, meilleure gestion de la climatisation et de l’éclairage, sensibilisation des agents publics à la consommation responsable.

Enfin, l’optimisation de l’éclairage public est pointée comme un levier majeur. Ce poste, historiquement coûteux, est dans la ligne de mire du gouvernement, qui affiche l’ambition de réduire d’au moins 10 % la consommation des bâtiments publics d’ici 2026.

De la dépense subie à la dépense pilotée

Au-delà de l’exercice comptable, la démarche engagée par le Cameroun traduit un changement de posture : passer d’une dépense subie (les factures d’électricité réglées automatiquement, parfois sans contrôle ni contestation) à une dépense pilotée, surveillée, optimisée.

Le recours à des outils comme Vsoft pour vérifier les facturations, la systématisation des audits, la renégociation technique des abonnements avec le concessionnaire, tout cela contribue à instaurer une culture de contrôle au sein de l’appareil d’État.

Pour un pays engagé dans un programme de réformes budgétaires et confronté à des marges de manœuvre limitées, ces économies, même encore modestes au regard du budget global, ont un double effet :
elles libèrent des ressources pour d’autres priorités,
et elles envoient un signal aux partenaires techniques et financiers sur la capacité de l’État à mieux gérer ses propres charges.

La question, désormais, est de savoir si cette logique restera concentrée sur l’électricité, ou si elle inspirera d’autres postes de dépenses structurelles comme l’eau, le carburant, les loyers administratifs ou les parcs automobiles.

Une trajectoire à surveiller jusqu’en 2029

L’État camerounais se trouve à un moment charnière. Les 4,1 milliards FCFA économisés au premier semestre 2025 démontrent que des gains rapides sont possibles dès lors que l’on s’attaque aux rentes cachées et aux incohérences contractuelles.

Mais la marche qui reste à franchir pour atteindre les 30 % d’économie souhaités implique des transformations plus profondes : rénovation des équipements, discipline dans la consommation, changement de comportements au sein des administrations, suivi régulier des indicateurs de performance énergétique.

Dans une économie où l’accès à une électricité fiable et abordable reste un enjeu majeur pour les ménages comme pour les entreprises, la manière dont l’État gère sa propre facture devient aussi un test de crédibilité.

Si la trajectoire annoncée est tenue, les prochaines années pourraient voir le Cameroun passer d’un État qui subissait sa facture d’électricité à un État exemplaire dans la maîtrise de sa consommation, en cohérence avec ses objectifs de consolidation budgétaire et de transition énergétique. Dans le cas contraire, les économies réalisées en 2024 et 2025 pourraient apparaître comme un simple ajustement ponctuel, sans véritable changement de modèle.

Patrick Tchounjo

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