États-Unis : gel des visas d’immigration pour 75 pays, dont le Cameroun
Mercredi, à Washington, une phrase a suffi à faire trembler des milliers de projets de vie. Un dossier déposé, un entretien déjà passé, une offre d’emploi attendue, une réunification familiale en préparation… et soudain, le tapis se dérobe.
L’administration américaine a annoncé la suspension du traitement des visas d’immigrants (ceux qui ouvrent la voie à une résidence permanente) pour des ressortissants de 75 pays, dont le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la RDC et le Sénégal. La mesure doit entrer en vigueur le 21 janvier 2026, sans date de fin clairement fixée.
Dans la logique de la Maison Blanche, il s’agit de durcir l’accès à la carte verte au nom de la lutte contre les “abus” et de la prévention du risque de “charge publique”, l’idée que certains nouveaux arrivants pourraient recourir aux aides sociales.
Une pause “légale” sur le papier, un choc réel sur le terrain
Sur le papier, la décision vise uniquement les visas d’immigrants (emploi, regroupement, certaines catégories familiales). Sur le terrain, c’est un choc émotionnel et financier, car ces procédures mobilisent souvent des mois, parfois des années de préparation, de preuves, de frais et d’attente.
Selon Reuters, un câble du Département d’État vu par l’agence évoque une “révision complète” des politiques et procédures de filtrage afin d’assurer “le plus haut niveau de screening et de vetting”. Les autorités affirment que des ressortissants de ces pays présentent un risque élevé de devenir une “public charge”.
Le porte-parole principal adjoint du Département d’État, Tommy Pigott, a défendu la mesure en expliquant que le traitement des visas d’immigrants serait “mis en pause” le temps de réévaluer les procédures, afin d’empêcher l’entrée de personnes susceptibles de “prendre” des aides et prestations publiques.
Cameroun : pourquoi cette annonce résonne si fort
Pour le Cameroun, l’impact est double.
D’abord, il est humain. La diaspora camerounaise est structurée autour de parcours de long terme : étudiants devenus travailleurs qualifiés, familles en réunification, professionnels sponsorisés, candidats à des trajectoires durables. Un gel sur les visas “immigrants”, ce n’est pas un simple retard administratif : c’est un projet de vie mis en suspens.
Ensuite, il est économique. Chaque parcours bloqué, c’est potentiellement un contrat qui tombe à l’eau, une mobilité professionnelle gelée, une entreprise américaine qui reporte un recrutement, et une famille qui reste dans l’incertitude. Dans les économies africaines, ces trajectoires s’accompagnent souvent de remises migratoires, d’investissements, de transferts de compétences, tout ce qui tisse, en coulisses, la relation entre la diaspora et le pays.
Ce qui est concerné… et ce qui ne l’est pas
La suspension annoncée ne vise pas les visas de non-immigrant (tourisme, affaires, études) ce que confirme également l’Associated Press.
Mais nuance importante : même si ces visas temporaires ne sont pas officiellement gelés, l’administration met en avant un durcissement général du filtrage. Reuters évoque une politique plus stricte de délivrance de visas, avec un screening élargi et un accent accru sur la vérification y compris sur les réseaux sociaux, selon l’agence.
Et au milieu de cette ligne de partage, il y a un sujet très concret : les grands événements internationaux. Reuters et l’AP rappellent que les visas visiteurs ne sont pas concernés, dans un contexte où les États-Unis accueillent la Coupe du monde 2026 (et les Jeux olympiques de 2028).
La liste : le Cameroun est bien dedans
La question a circulé immédiatement : “Le Cameroun est-il vraiment concerné ?”
Oui. Reuters publie une liste de pays concernés, où figure Cameroon.
La liste complète publiée par The Guardian mentionne également Cameroon aux côtés de plusieurs pays africains et latino-américains.
Une mesure qui s’inscrit dans une séquence plus large
Ce gel ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une politique migratoire durcie depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, avec une volonté affichée de réduire l’immigration et de resserrer les conditions d’accès au territoire.
Dans le même climat, le Département d’État a indiqué avoir révoqué plus de 100 000 visas depuis l’entrée en fonction de Trump, un niveau présenté comme record par plusieurs médias citant les autorités américaines.
Côté sécurité intérieure, le DHS affirme que plus de 605 000 personnes ont été expulsées et qu’environ 2,5 millions d’autres auraient quitté le pays (dont une part importante via “self-deportation”), selon un communiqué officiel.
Ce que les candidats camerounais peuvent faire maintenant
Sans entrer dans le conseil juridique, trois réflexes pratiques s’imposent, suggérés par la logique même des procédures :
D’abord, vérifier précisément le type de visa : immigrant (résidence) ou non-immigrant (séjour temporaire). La mesure annoncée vise le premier groupe.
Ensuite, suivre les communications de l’ambassade/du consulat et des canaux officiels : Reuters indique que des instructions ont été envoyées aux missions américaines, y compris sur des cas déjà “print-authorized” mais non imprimés.
Enfin, pour les dossiers liés à l’emploi, les entreprises sponsor doivent anticiper un scénario de délai et explorer, si possible, des alternatives temporaires (selon le cas : mobilité interne, autre pays d’affectation, calendrier décalé).
Un signal politique, un impact économique
Ce gel n’est pas seulement une mesure migratoire. C’est aussi un signal politique : la Maison Blanche resserre l’accès à la résidence permanente en jouant sur le levier du “public charge”, un concept ancien du droit américain remis au centre du jeu.
Pour l’Afrique francophone, l’effet est immédiat : davantage d’incertitude sur les voies légales de mobilité durable, et une pression renforcée sur les parcours d’installation au moment même où la diaspora, les talents et les compétences sont devenus un enjeu stratégique mondial.
Patrick Tchounjo



