Emploi des jeunes : le Cameroun promet 20 % de crédit d’impôt aux entreprises qui investissent dans la formation

La loi de finances 2026 du Cameroun introduit un nouveau signal en faveur de l’emploi des jeunes : un crédit d’impôt équivalant à 20 % des dépenses de formation, d’encadrement et d’insertion professionnelle supportées par les entreprises. Ce dispositif vient renforcer un arsenal d’incitations lancé en 2017 via l’article 105 du Code général des impôts, qui exonérait déjà de charges fiscales et patronales (hors charges sociales) les entreprises recrutant des jeunes Camerounais de moins de 35 ans dans le cadre d’un premier emploi ou d’un stage pré-emploi.
En élargissant ce régime et en y ajoutant un crédit d’impôt clairement chiffré, le gouvernement cherche à mobiliser davantage le secteur privé dans la lutte contre le chômage des jeunes, dans un contexte où la jeunesse représente près de 60 % de la population active et reste confrontée à un déficit chronique d’opportunités.
Des exonérations élargies aux contrats d’alternance
Jusqu’ici, les exonérations prévues à l’article 105 ciblaient essentiellement les recrutements en CDI, CDD et stages pré-emploi pour des jeunes de moins de 35 ans. À partir de 2026, le dispositif s’ouvre désormais aux « contrats d’alternance professionnelle », une formule qui permet d’alterner formation théorique et pratique en entreprise.
Toute entreprise soumise au régime du réel ou membre d’un Centre de gestion agréé (CGA) pourra bénéficier des exonérations de charges fiscales et patronales (hors charges sociales) pour une durée de trois ans, à compter de la signature du contrat, de l’admission en stage ou de l’entrée en alternance.
Cette extension vise à encourager des formats d’emploi plus souples et mieux alignés sur les besoins du marché, en rapprochant davantage la formation professionnelle et l’entreprise. Pour le gouvernement, c’est un moyen de réduire l’écart entre les compétences fournies par le système éducatif et celles attendues par les employeurs.
Un crédit d’impôt de 20 % : l’État cofinance l’investissement RH
La nouveauté majeure réside dans l’introduction d’un crédit d’impôt égal à 20 % des dépenses engagées par l’entreprise pour la formation, l’encadrement ou l’insertion professionnelle des jeunes concernés.
Concrètement, ces dépenses – tutorat, programmes de formation internes, accompagnement vers l’emploi durable, dispositifs d’intégration – pourront être imputées, à hauteur de 20 %, sur l’impôt dû par l’entreprise. Autrement dit, l’État rembourse une partie de l’effort d’investissement RH, en considérant la montée en compétences des jeunes comme un actif d’intérêt public.
Pour les entreprises, l’enjeu est double :
d’un côté, réduire le coût net d’embauche et de formation de profils juniors ;
de l’autre, structurer leurs programmes de ressources humaines pour rendre ces dépenses éligibles, traçables et sécurisées vis-à-vis de l’administration fiscale.
Ce type de mécanisme est susceptible de bénéficier en priorité aux groupes structurés (banques, télécoms, agro-industrie, BTP, services) capables d’industrialiser des programmes de recrutement et d’intégration des jeunes diplômés. La question reste ouverte pour les PME, qui peuvent être éligibles mais disposent souvent de moins de ressources pour documenter et optimiser ce type de dispositif.
L’article 105 bis : les particuliers aussi mis à contribution
La loi de finances 2026 ne se contente pas de cibler les entreprises. Elle crée un nouvel article 105 bis, qui étend l’incitation fiscale aux personnes physiques.
Les contribuables fiscalement domiciliés au Cameroun pourront bénéficier d’un crédit d’impôt au titre des dons en numéraire ou en nature effectués au profit de structures agréées de formation, d’encadrement ou d’insertion des jeunes de moins de 35 ans. Le montant pris en compte est plafonné à 25 millions de FCFA par an, et vient en déduction de l’impôt sur le revenu.
Cette disposition vise à élargir la base des financeurs de l’insertion professionnelle au-delà des seules entreprises : fondations, mécènes, chefs d’entreprise à titre individuel, professions libérales ou diaspora fortement imposée peuvent devenir des co-acteurs du financement des dispositifs pour la jeunesse, tout en bénéficiant d’un avantage fiscal.
Un volet fiscal articulé à un fonds spécial de 50 milliards FCFA
Sur le plan budgétaire, cette réforme s’inscrit dans un contexte de hausse des dépenses d’investissement sociales. Le projet de loi de finances 2026, d’un montant de 8 816,4 milliards FCFA, prévoit notamment la création d’un Fonds spécial de 50 milliards FCFA destiné à soutenir « l’autonomisation économique des femmes et la promotion de l’emploi des jeunes ».
Ce fonds est conçu comme un complément opérationnel aux mesures fiscales : là où les exonérations et crédits d’impôt jouent sur le coût marginal pour les entreprises et les particuliers, le fonds spécial doit intervenir sur le financement direct de projets, de formations, d’incubateurs ou de programmes d’accès au financement pour les jeunes et les femmes.
Lors de sa prestation de serment du 6 novembre, le président Paul Biya avait d’ailleurs indiqué que la situation des jeunes et des femmes serait une priorité de son nouveau septennat. La loi de finances donne un premier contenu chiffré à cet engagement, en combinant incitation fiscale et fonds ciblé.
Opportunité ou effet d’affichage ? Les défis de mise en œuvre
Reste une interrogation centrale : ces incitations fiscales produiront-elles un effet réel sur l’emploi des jeunes, ou resteront-elles en grande partie théoriques ?
Plusieurs défis se dessinent déjà :
La complexité administrative peut freiner les entreprises, surtout les PME, dans la mobilisation effective du crédit d’impôt, faute de conseil ou de capacité de suivi.
Le dispositif repose sur la capacité de l’administration fiscale à agréer les structures de formation et d’insertion, à contrôler la réalité des dépenses déclarées et à éviter les effets d’aubaine (emplois fictifs, formations de façade, recyclage de dépenses déjà prévues).
La conjoncture économique (coût du crédit, incertitudes sectorielles) pourrait inciter certaines entreprises à rester prudentes sur les recrutements, même avec allègement fiscal, si la demande n’est pas suffisamment dynamique.
En arrière-plan, la question de l’alignement entre formation et besoins du marché reste déterminante. Un crédit d’impôt de 20 % peut améliorer l’équation financière côté entreprises, mais ne résout pas à lui seul les problèmes de qualité des formations initiales, de soft skills ou de mobilité géographique des jeunes.
Si le dispositif est bien exécuté, il pourrait toutefois constituer un signal fort : celui d’un État qui accepte de partager le risque d’investissement dans le capital humain, et qui demande au secteur privé et aux particuliers de prendre part, fiscalement encouragés, à l’effort de génération d’emplois.
Les prochaines années diront si ce levier fiscal deviendra un véritable outil de transformation du marché du travail des jeunes au Cameroun… ou s’il restera un article de plus dans un Code général des impôts déjà dense, avec un impact limité sur le terrain.
Patrick Tchounjo



