Société Civile

Willy Tsanga Mba prend la tête de l’Autorité Portuaire Nationale : un nouveau visage pour le secteur portuaire camerounais

Le Président Paul Biya a choisi son nouveau visage pour piloter la régulation du système portuaire camerounais. Le 28 novembre 2025, un décret présidentiel a nommé Willy Tsanga Mba Directeur général de l’Autorité Portuaire Nationale (APN), l’organe chargé de mettre en œuvre la politique portuaire et de superviser les activités des ports du pays.

Cette nomination intervient à un moment sensible pour le secteur : l’APN sort d’une période de fortes turbulences institutionnelles marquée par le décès coup sur coup de deux directeurs généraux, Josué Youmba en 2021, puis Louis Eboubeke en décembre 2024, qui avaient tous deux été nommés par le chef de l’État. Pendant plusieurs mois, l’institution a fonctionné avec une direction générale par intérim, sur fond de spéculations au sein de l’appareil administratif et politique sur le nom du futur titulaire. La désignation de Willy Tsanga Mba met fin à cette séquence d’incertitude au sommet de la régulation portuaire.

Un secteur portuaire stratégique pour l’économie camerounaise

Créée comme établissement public à caractère administratif et technique, l’Autorité Portuaire Nationale est placée sous la tutelle du ministère des Transports. Elle est chargée d’appliquer la politique portuaire définie par le gouvernement, de réguler et de suivre l’activité des différentes places portuaires, de la conformité aux normes internationales jusqu’aux questions de compétitivité logistique.

Le port de Douala-Bonabéri, principal hub du pays, concentre une part déterminante des flux d’import-export du Cameroun, mais aussi de plusieurs pays enclavés de la sous-région (Tchad, Centrafrique). Le complexe portuaire de Kribi, plus récent, a été conçu pour capter les trafics de conteneurs en eau profonde et positionner le Cameroun comme un corridor alternatif aux grandes plateformes d’Afrique de l’Ouest. À ces infrastructures s’ajoutent des projets de valorisation des voies navigables intérieures, notamment sur le fleuve Bénoué et dans le nord du pays.

Dans ce contexte, le rôle de l’APN dépasse la simple régulation technique : l’institution se situe au croisement des enjeux de compétitivité logistique, de sécurité maritime, de transition numérique des plateformes portuaires et de développement des corridors régionaux.

Réparer une gouvernance fragilisée au sommet de l’APN

La mission qui attend Willy Tsanga Mba est d’abord institutionnelle. La disparition successive de deux directeurs généraux en trois ans a fragilisé la continuité managériale de l’APN, alors même que l’agenda portuaire du Cameroun s’est complexifié, entre modernisation des infrastructures, normes internationales de sûreté (code ISPS) et pressions des acteurs privés sur les délais et les coûts.

À la tête de l’APN, le nouveau dirigeant devra restaurer un cap lisible pour les équipes internes comme pour les partenaires extérieurs : ports autonomes, administrations douanières, autorités de sûreté, armateurs, opérateurs logistiques et bailleurs de fonds. Sa capacité à stabiliser la gouvernance, à clarifier les priorités et à imposer une discipline de suivi des projets structurants sera déterminante pour la crédibilité de l’institution.

La nomination par décret présidentiel rappelle aussi une réalité politique : la régulation portuaire reste un levier stratégique entre les mains de la présidence, dans un pays où les ports constituent un nœud central des recettes douanières, de la sécurité des frontières maritimes et des relations économiques régionales.

Ports camerounais : compétitivité sous pression

Au-delà de l’équation interne, la marge de manœuvre de Willy Tsanga Mba se jouera sur un terrain hautement concurrentiel. Les ports camerounais font face à la montée en puissance de plateformes voisines, engagées dans de vastes programmes de modernisation, de digitalisation et d’allègement des procédures.

Le port autonome de Douala a déjà lancé ses propres projets de transformation digitale, avec des partenariats pour la mise en place de solutions 4G/5G dédiées, de cloud sécurisé et d’outils IoT pour fluidifier la gestion des flux et suivre les opérations en temps réel. Cette dynamique appelle une réponse coordonnée du régulateur : harmonisation des standards, supervision des interfaces entre systèmes, veille sur les coûts supportés par les opérateurs.

Dans ce paysage, l’APN doit arbitrer entre plusieurs impératifs : garantir la sécurité et la conformité réglementaire, encourager l’investissement dans des équipements modernes, et éviter que la sur-réglementation ne vienne alourdir les charges administratives sur les acteurs de la chaîne logistique.

Un chantier : articuler régulation, investissements et transition numérique

Pour le nouveau directeur général, un des défis majeurs consistera à articuler la régulation avec l’investissement. Le Cameroun a engagé, ces dernières années, des projets lourds dans ses infrastructures portuaires et ses voies navigables, avec l’appui de partenaires publics et privés. L’APN est appelée à jouer un rôle de plus en plus central dans la définition des schémas directeurs portuaires, dans la normalisation des pratiques et dans le suivi des projets à long terme.

La transition vers des ports plus intelligents intégrant outils digitaux, traçabilité en temps réel, dématérialisation documentaire suppose également un régulateur capable de donner un cadre clair, de protéger les données sensibles et d’assurer une interopérabilité minimale entre les différentes plateformes (portuaires, douanières, fiscales).

Sur le volet sécurité, la montée des risques liés aux trafics illicites, aux cybermenaces et aux exigences internationales en matière de sûreté maritime impose à l’APN de renforcer ses capacités d’analyse et de contrôle, en lien avec les autres administrations concernées.

Un mandat sous haute surveillance des milieux économiques

La nomination de Willy Tsanga Mba sera scrutée de près par les acteurs économiques qui dépendent du bon fonctionnement des ports camerounais : exportateurs de matières premières, importateurs de biens de consommation et d’intrants industriels, compagnies maritimes, transporteurs terrestres.

Pour ces opérateurs, les indicateurs clés seront concrets : délais de passage portuaire, lisibilité des tarifs, qualité des services aux navires, prévisibilité réglementaire. À l’échelle macroéconomique, la capacité des ports à réduire les coûts logistiques et à fiabiliser les chaînes d’approvisionnement pèsera sur la compétitivité globale du pays et de ses voisins enclavés.

Le nouveau Directeur général de l’Autorité Portuaire Nationale arrive donc à un moment charnière : celui où le Cameroun tente de consolider son rôle de plaque tournante portuaire régionale, tout en modernisant une gouvernance longtemps perçue comme fragmentée et parfois opaque.

À charge pour Willy Tsanga Mba de transformer une nomination présidentielle en feuille de route opérationnelle, capable de rapprocher les ambitions affichées dans les textes de la réalité quotidienne des quais, des terminaux et des corridors logistiques.

Patrick Tchounjo

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