Infrastructures

Télécoms au Cameroun : 194,5 milliards FCFA investis en 2024… mais le réseau reste sous pression

Des investissements record, une satisfaction qui ne suit pas

L’addition est impressionnante, la perception des usagers beaucoup moins. En 2024, les opérateurs de communications électroniques au Cameroun ont porté leurs investissements à près de 194,5 milliards FCFA, en hausse de plus de 35% sur un an, selon les données de l’Agence de régulation des télécommunications (ART). Pourtant, dans une large partie du territoire, la promesse d’un réseau plus stable, appels qui passent, internet qui tient, couverture qui ne “tombe” pas à la sortie des centres urbains, reste inachevée.

Cette contradiction alimente un malaise structurel : le secteur télécoms camerounais progresse vite sur le papier, mais peine à convertir l’effort financier en qualité de service perceptible, alors même que le numérique devient un pilier de l’économie. Le chiffre d’affaires global du secteur a dépassé 1 022 milliards FCFA en 2024, en progression d’environ 18%, porté notamment par la montée en puissance des services financiers mobiles.

Un marché en expansion dominé par le mobile

Le Cameroun confirme une trajectoire classique : le mobile reste le cœur du marché. Le pays compte plus de 31,5 millions d’abonnements actifs, tandis que l’internet mobile domine largement. La consommation data est tirée par la vidéo, les réseaux sociaux et la messagerie, au moment où les usages professionnels se digitalisent eux aussi.

Une concentration du secteur qui pèse sur l’équilibre territorial

L’autre réalité, moins confortable, est celle d’un marché très concentré. La compétition entre MTN et Orange structure l’essentiel de la dynamique. Dans ce duel permanent, le risque est connu : des investissements massifs, mais potentiellement orientés d’abord vers les zones les plus rentables, grandes villes, axes commerciaux, bassins de forte consommation data, laissant des poches entières du pays avec un service encore trop fragile.

Pourquoi l’investissement ne se voit pas encore dans l’expérience utilisateur

Sur le principe, la hausse d’investissement répond à une urgence : densifier les sites radio, renforcer la transmission, moderniser les équipements, étendre la fibre de collecte, augmenter les capacités 4G, améliorer l’énergie sur les sites et renforcer la maintenance. D’autant que la demande progresse rapidement : le pays compte plus de 15 millions d’abonnements internet et le trafic data continue de grimper.

Le problème, c’est que l’investissement ne se traduit pas automatiquement par une amélioration immédiate de l’expérience utilisateur. On peut afficher une couverture et échouer sur l’essentiel : appels non aboutis, communications interrompues, congestion, latence, blocages anormalement élevés. Ce sont précisément ces irritants, vécus au quotidien, qui nourrissent la défiance des consommateurs et mettent le régulateur sous pression.

Le régulateur hausse le ton avec des sanctions en 2025

Le signal le plus fort est venu en 2025, lorsque l’ART a sanctionné Orange Cameroun et MTN Cameroon, avec une amende cumulée de 2,6 milliards FCFA. Orange a écopé de sanctions totalisant 1,4 milliard FCFA et MTN d’environ 1 milliard FCFA, après des contrôles et des mises en demeure liés à la couverture et à la qualité de service. Ce tour de vis marque un changement de ton : à mesure que les revenus du secteur augmentent et que le numérique devient vital pour les ménages comme pour les entreprises, l’acceptabilité sociale d’une mauvaise qualité de service recule.

Orange, MTN : bataille de chiffres et pression sur les réseaux

Dans le même temps, la bataille commerciale s’intensifie. Orange Cameroun affiche un chiffre d’affaires 2024 de 562 millions d’euros, environ 368,6 milliards FCFA, en hausse de 18%, devant MTN sur l’année. MTN Cameroun revendique environ 366,6 milliards FCFA, en progression de 14%. Mais cette course au recrutement et à la consommation data crée un paradoxe : plus les opérateurs gagnent des abonnés et stimulent l’usage, plus la pression sur les infrastructures augmente. Si les investissements n’anticipent pas suffisamment la montée en charge, ou s’ils se concentrent sur certains périmètres, la qualité perçue peut stagner, voire se dégrader, malgré des annonces de capex record.

Le vrai défi de 2026 : prouver l’impact sur le terrain

L’enjeu pour 2026 et au-delà n’est donc plus seulement de mobiliser des milliards, mais de démontrer l’impact réel sur le terrain. Les consommateurs attendent des améliorations visibles, mesurables et continues, notamment sur les axes interurbains et dans les zones où le service reste instable. Le régulateur, lui, devra maintenir une pression cohérente et transparente, avec des indicateurs compréhensibles et des résultats publiés de manière régulière.

Deux Cameroun numériques, une même exigence de résultat

Au fond, ces 194,5 milliards FCFA racontent deux Cameroun numériques à la fois : celui d’un marché en croissance, porté par la data et les services mobiles, et celui d’une fracture persistante de qualité de service. La question qui s’impose désormais est simple : à quoi sert un record d’investissement si l’usager continue d’avoir l’impression de payer cher pour un réseau incertain ?

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page