Sonara : le Cameroun prépare le grand retour du raffinage et vise 7 millions de tonnes/an

Six ans après l’incendie qui a mis à l’arrêt l’unique raffinerie du pays, le Cameroun remet la Sonara au centre d’un enjeu devenu stratégique : sécuriser l’approvisionnement national, réduire la dépendance aux importations de produits raffinés et retrouver un levier industriel capable d’amortir les chocs sur le marché des carburants. La trajectoire arrêtée par l’État est ambitieuse : porter, à terme, la capacité de traitement de la raffinerie de Limbé de 3,5 à 7 millions de tonnes de brut par an, soit un doublement.
Cette relance ne se fait pas dans un élan spectaculaire, mais dans une logique progressive. Les autorités ont privilégié un redémarrage graduel, conçu pour recréer de l’activité avant d’engager les investissements les plus lourds, dans un contexte marqué par un endettement élevé de l’entreprise et une contrainte croissante sur les finances publiques. En toile de fond, une idée simple : remettre la machine en marche, stabiliser le service de la dette, puis seulement accélérer la modernisation.
Une feuille de route validée en 2025, sur la base d’une option de redémarrage graduel
La relance s’appuie sur une mise à jour du Plan d’actions de restructuration et de réhabilitation/reconstruction, adoptée par le conseil d’administration en août 2025, après recommandation d’une assemblée générale tenue en juillet. Les conclusions de l’étude technique indiquent que la réhabilitation progressive du site est jugée techniquement et économiquement réalisable.
La solution retenue repose sur une remise en service graduelle des installations existantes, adossée au projet d’extension et à une modernisation alignée sur les normes récentes en matière de qualité des carburants. Cette approche privilégie une logique de transition : revenir d’abord à une configuration opérationnelle proche de celle d’avant l’arrêt, puis engager, dans un second temps, la montée en capacité et la conversion technologique.
PARRAS 24 : un retour à la configuration de 2019 visé à l’horizon 2027
La première phase, prévue de janvier 2026 à décembre 2027, constitue le cœur du plan d’accélération de la restructuration et de la réhabilitation, connu sous l’appellation PARRAS 24. L’objectif est explicite : retrouver une configuration de fonctionnement comparable à celle de mai 2019.
L’élément qui rend ce calendrier crédible, sur le papier, tient à l’état des équipements. Les constats internes évoquent un niveau important de matériel réutilisable dans la zone sinistrée, avec une partie à démanteler et une autre à confirmer après inspections approfondies. En clair, la Sonara ne repart pas de zéro. Elle s’inscrit plutôt dans une stratégie “réparer, sécuriser, redémarrer”, en réhabilitant les unités endommagées, en remettant à niveau celles qui n’ont pas été touchées et en achevant les unités de la première phase du projet d’extension en cours au moment de l’incendie.
Cette approche, en intégrant l’utilisation d’équipements récupérables, vise aussi à contenir les coûts et à raccourcir les délais, tout en conditionnant une partie des choix techniques aux résultats des inspections à venir.
La contrainte centrale : une architecture financière à verrouiller avant les investissements lourds
L’option du redémarrage progressif est autant une décision industrielle qu’un choix financier. La Sonara porte une dette élevée, et le retour de l’activité est perçu comme une condition de crédibilité pour engager la suite. En parallèle des travaux techniques, l’entreprise mène des études d’avant-projet nécessaires à la structuration financière, afin de préparer la recherche de partenaires et l’éventuel recours à un partenariat public-privé pour les phases ultérieures.
Le principe est simple : la phase 1 doit permettre de rétablir un minimum d’exploitation, pendant que les phases 2 et 3 seront conditionnées à la finalisation du montage financier et à la démonstration de la “bancabilité” du projet. Autrement dit, la Sonara doit prouver qu’elle peut attirer des financements dans des conditions soutenables, dans un environnement où les exigences de transparence, de rentabilité et de gouvernance sont devenues plus strictes.
Modernisation : l’hydrocraqueur pour produire plus de “produits blancs” et améliorer les marges
La deuxième phase, programmée entre 2028 et 2030, correspond à la modernisation industrielle proprement dite. Elle prévoit l’installation d’un hydrocraqueur et de nouvelles unités de traitement, avec une logique claire : aligner la production sur les standards récents de qualité des carburants et augmenter la part de produits à plus forte valeur ajoutée.
Cette évolution vise notamment à mieux valoriser les fractions lourdes issues du processus de raffinage. Là où certaines sorties peuvent être vendues à l’état moins transformé, l’objectif est de les convertir davantage en produits “blancs”, plus demandés sur le marché, plus rentables et plus adaptés aux exigences réglementaires.
L’enjeu est double. D’une part, améliorer la structure des marges de la raffinerie. D’autre part, réduire progressivement la vulnérabilité du pays aux importations de produits raffinés, en rendant la production locale plus compétitive et plus conforme aux normes.
2031–2035 : un second train de raffinage pour doubler la capacité à 7 millions de tonnes/an
La troisième phase, prévue entre 2031 et 2035, porte l’objectif le plus politique et le plus visible : construire un second train de raffinage afin de porter la capacité globale de la Sonara de 3,5 à 7 millions de tonnes de brut par an.
Cette montée en puissance vise une couverture plus durable de la demande nationale à long terme et une réduction structurelle des importations, sous réserve de l’évolution de la consommation, du contexte concurrentiel et des conditions de financement. Autrement dit, le doublement de capacité est un cap industriel, mais aussi une hypothèse macroéconomique : il suppose que la demande, la logistique d’approvisionnement et la rentabilité convergent.
Coûts réévalués, dette élevée, concurrence émergente : les trois risques du scénario
Le redémarrage progressif ne fait pas disparaître les obstacles. Le coût de la première phase est désormais estimé à 300 milliards de FCFA, un niveau supérieur aux évaluations des premières années post-incendie, en raison de l’actualisation des prix, de l’élargissement du périmètre des travaux et des besoins liés aux infrastructures de soutien, notamment énergétiques.
Deuxième risque : la dette. La Sonara reste exposée à des engagements bancaires et à des créances commerciales envers des opérateurs du trading pétrolier. Le remboursement est soutenu depuis 2022 par un mécanisme public prélevant un montant fixe sur chaque litre de carburant vendu à la pompe, afin de stabiliser le service de la dette en attendant la reprise de l’activité et la montée en régime du plan de relance.
Troisième risque : la concurrence. De nouvelles capacités potentielles de raffinage et de stockage sont annoncées dans le pays, ce qui pourrait reconfigurer l’équation nationale. La Sonara ne revient donc pas sur un marché figé. Elle doit redevenir performante, techniquement et financièrement, dans un environnement où l’offre pourrait se diversifier.
Un pari industriel à haute intensité politique
La relance de la Sonara est un pari à trois étages : redémarrer vite pour recréer de l’activité, moderniser pour produire mieux et vendre plus rentable, doubler la capacité pour peser durablement sur l’approvisionnement national. Sur le papier, la trajectoire est structurée. Dans les faits, elle sera jugée sur deux critères qui ne se négocient pas : la qualité d’exécution et la capacité à financer sans étouffer l’entreprise.
Si le calendrier est tenu, le Cameroun pourrait retrouver une partie de sa souveraineté énergétique industrielle et alléger progressivement sa dépendance aux importations de produits raffinés. Si le montage financier échoue, la relance restera un chantier permanent. Entre ces deux issues, la Sonara joue bien plus qu’une remise en service : elle joue une place dans l’architecture économique du pays pour les vingt prochaines années.
Patrick Tchounjo



