Energies

Sonara : 300 milliards pour rallumer les flammes de la raffinerie de Limbé

La facture explose. Le coût officiel de la réhabilitation de la Sonara, unique raffinerie du Cameroun, vient d’être revu à la hausse pour atteindre 300 milliards de FCFA, soit 50 milliards de plus que les premières prévisions fixées à 250 milliards. L’annonce du Premier ministre Joseph Dion Ngute devant l’Assemblée nationale, appuyée par une nouvelle étude de faisabilité du français Axens, confirme que le dossier Sonara est en train de devenir l’un des chantiers les plus sensibles de l’économie camerounaise.

Selon cette étude, la réhabilitation de la raffinerie de Limbé est désormais évaluée à 300 milliards de FCFA, contre 250 milliards jusque-là évoqués par le gouvernement et pris en compte dans les discussions avec la Banque des États de l’Afrique centrale, qui s’était dite prête à financer jusqu’à 150 milliards via son guichet B. Cette révision à la hausse représente une envolée de 20 %, signe de la complexité technique du chantier, de l’inflation sur les équipements pétroliers et de l’intégration d’options technologiques plus modernes et plus conformes aux normes environnementales internationales.

Derrière ce chiffre de 300 milliards, c’est toute l’architecture financière du projet qui doit être recalibrée. La BEAC avait dimensionné son offre sur une base de 250 milliards, avec la promesse de couvrir 60 % de l’enveloppe, soit 150 milliards de FCFA. Désormais, même si la banque centrale maintient sa disponibilité, il reste un gap à combler par l’État, les banques commerciales et d’éventuels partenaires internationaux, dont plusieurs établissements comme l’UBAF, ING ou la Mauritius Commercial Bank auraient déjà manifesté leur intérêt pour participer au tour de table

Pendant que les chiffres s’ajustent dans les documents officiels, les Camerounais, eux, paient déjà la note. Depuis 2020, une taxe de 47,88 FCFA est prélevée sur chaque litre de carburant vendu à la pompe afin de soutenir l’apurement de la dette de la Sonara et de préparer sa reconstruction. Au 31 octobre 2025, ce mécanisme avait permis de collecter près de 479 milliards de FCFA, placés sur un compte logé à la BEAC. Une partie sert à rembourser les banques et les traders internationaux, tandis que le reste est appelé à soutenir la relance de l’outil industriel.

Le paradoxe est brutal : la raffinerie est à l’arrêt depuis l’incendie de mai 2019, mais elle continue de peser sur le portefeuille des consommateurs et sur les arbitrages budgétaires de l’État. En important désormais 100 % de ses produits pétroliers finis, le Cameroun expose ses finances publiques et ses réserves en devises à la volatilité du marché international, tout en subventionnant lourdement le prix à la pompe pour éviter une explosion sociale. La réhabilitation de la Sonara à 300 milliards de FCFA apparaît donc comme un pari sur la souveraineté énergétique : payer cher maintenant pour réduire la dépendance externe demain.

Reste une question qui fâche : que recouvrent exactement ces 50 milliards supplémentaires ? Les contours détaillés ne sont pas encore publics, mais plusieurs éléments se dégagent. L’étude Axens intègre des exigences techniques plus poussées que les diagnostics antérieurs, avec une mise à niveau de la capacité de traitement, l’intégration d’unités permettant de mieux valoriser les bruts lourds locaux, ainsi qu’un alignement sur les standards internationaux en matière de soufre, de benzène et de qualité des produits. Par ailleurs, une partie de la hausse serait liée à la finalisation du vieux projet « Sonara 2010 », jamais totalement achevé, et à la modernisation globale d’installations partiellement détruites ou obsolètes.

Pour le gouvernement, le message est clair : sans Sonara, la facture énergétique restera une bombe à retardement. Pour les contribuables, l’addition devient chaque jour plus lourde. Entre dettes bancaires rééchelonnées, engagements envers les traders internationaux et taxation des carburants à la pompe, la raffinerie de Limbé concentre à elle seule une bonne partie des tensions entre impératifs macroéconomiques et pouvoir d’achat. Le passage de 250 à 300 milliards de FCFA ne relève donc pas seulement de la technique ; il pose frontalement la question de la transparence, du pilotage du projet et de la capacité de l’État à négocier au mieux les intérêts du pays dans un dossier stratégique pour l’ensemble de la sous-région CEMAC.

En toile de fond, la Sonara reste un symbole. Symbole d’un outil industriel stratégique laissé à l’arrêt depuis plus de six ans. Symbole des lenteurs administratives et des arbitrages politiques qui renvoient d’année en année le redémarrage de la raffinerie. Symbole, enfin, d’un choix de modèle : continuer à importer massivement du carburant en subissant les chocs extérieurs, ou assumer un investissement massif pour reconstruire une filière domestique de raffinage, quitte à affronter, dès aujourd’hui, le débat sur le coût réel de cette stratégie. Avec un budget désormais fixé à 300 milliards de FCFA, le temps des demi-mesures semble terminé. Place au chantier, aux comptes… et aux comptes à rendre.

Patrick Tchounjo

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