Cameroun – Projet « Cam Taxi » : Mounouna Foutsou contre-attaque et dénonce une “manipulation massive” sur les réseaux

Le ministère de la Jeunesse et de l’Éducation civique (Minjec) est monté au créneau. Mis sous le feu des critiques après la publication, le 14 novembre 2025, d’un communiqué sur le Projet CAM TAXI, le ministre Mounouna Foutsou accuse une partie de l’opinion, des internautes et certains médias d’avoir « sorti le texte de son contexte » et d’orchestrer une campagne de dénigrement en ligne. En toile de fond, un vieux malentendu entre attentes immenses de la jeunesse et réalité limitée des dispositifs publics d’insertion.
Selon le Minjec, le fameux communiqué qui publiait la liste des candidats retenus à un appel à candidatures pour la sélection de 79 jeunes dans le secteur du MOTO-TAXI a été abusivement rattaché, sur les réseaux sociaux, aux grandes annonces présidentielles en faveur de l’emploi des jeunes. Une association jugée fallacieuse par le ministère, qui insiste sur le caractère pilote, ciblé et partenarial de cette opération.
Un projet porté par la diaspora et un partenaire financier
Pour tenter de calmer la polémique, le Minjec rappelle d’abord que l’initiative ne relève pas d’un programme isolé sorti du chapeau ministériel, mais d’un montage impliquant des acteurs privés. Le communiqué de mise au point insiste sur le rôle de YUNUS SA, une entreprise portée par des membres de la diaspora camerounaise, et de People Finance SA, partenaire financier du dispositif.
Objectif affiché : permettre à des jeunes de s’insérer dans le transport par taxi de ville et moto-taxi, via un accompagnement structuré et un financement encadré. Le ministère souligne que la mission interministérielle conduite par Mounouna Foutsou à Bruxelles avait notamment pour objet de mobiliser la diaspora autour de projets concrets au Cameroun. YUNUS SA se serait ainsi saisie de cette « main tendue » pour proposer le projet Cam Taxi, dans le registre taxi de ville et moto-taxi.
De retour au pays le 3 mars 2025, le ministre affirme avoir supervisé la « maturation » du projet, avec, à la clé, deux appels à candidatures lancés dès le 28 mars :
– un premier pour la sélection de 50 Camerounais dans le secteur des taxis de ville ;
– un second pour 200 jeunes visant l’insertion dans le transport par moto-taxi.
Quand l’offre ne rencontre pas la demande
C’est l’un des points sur lesquels insiste particulièrement le Minjec : le manque d’engouement des jeunes. Selon la mise au point, à la date de clôture des dossiers, fixée au 6 juin 2025, seulement 192 candidatures ont été déposées au total, dont 121 pour les moto-taxis, soit bien en deçà du quota initialement prévu de 200 bénéficiaires.
Faute de candidats en nombre suffisant, il manquait 79 dossiers pour atteindre le seuil fixé dans la première phase. C’est pour combler ce « gap » qu’un second appel à candidatures a été lancé. Et c’est précisément la publication des résultats de ce second appel – opération jusque-là routinière au ministère – qui a déclenché la tempête numérique.
Pour le Minjec, ce décalage entre faible participation et forte indignation en ligne illustre une contradiction : les opportunités existent, des appels sont lancés, mais une grande partie des jeunes ne se tournerait pas vers les structures chargées de l’insertion. Le ministère va jusqu’à reprocher à la jeunesse de « s’intéresser davantage au divertissement et aux scandales sur la toile » qu’aux programmes d’accompagnement.
Une charge qui, si elle traduit une réelle frustration institutionnelle, risque aussi d’alimenter un sentiment d’incompréhension chez des jeunes qui, eux, dénoncent depuis des années l’opacité, la politisation et la faible portée de certains programmes.
Une communication mal calibrée dans un climat ultra-sensible
Ce qui a mis le feu aux poudres n’est pas seulement le contenu du projet, mais son contexte politique et symbolique. Le communiqué de résultats a été interprété, dans une partie de l’opinion, comme la traduction concrète des promesses fortes du chef de l’État en matière d’emploi des jeunes, notamment celles formulées lors de son discours de prestation de serment.
Or, le Minjec assure que « il n’en est rien ». Cam Taxi ne serait ni un programme présidentiel massif, ni une réponse globale au chômage des jeunes, mais une phase pilote parmi d’autres dispositifs d’insertion. Cette nuance, insuffisamment explicite dans le premier communiqué, a laissé la porte ouverte aux surinterprétations, aux caricatures et à la viralité des critiques.
Dans une époque où chaque annonce publique est scrutée, disséquée et souvent tournée en dérision sur les réseaux, l’erreur de calibrage en communication peut coûter cher. Une initiative qui se voulait pragmatique et ciblée s’est retrouvée perçue comme un symbole de décalage entre promesses et réalités : 79 motos-taxis pour une jeunesse frappée par le chômage de masse, la précarité et le sous-emploi.
Entre programmes existants et défi de crédibilité
Dans sa mise au point, le Minjec insiste sur le fait que Cam Taxi n’est qu’un mécanisme parmi d’autres. Le ministère rappelle l’existence de « plusieurs projets et programmes d’accompagnement des jeunes » en cours, et martèle que des appels à candidatures sont « régulièrement lancés » sur les plateformes officielles.
La critique formulée à l’égard de la jeunesse – qui ne chercherait pas l’information, ne fréquenterait pas les structures dédiées et se contenterait de commenter a posteriori – vise autant à défendre le bilan du ministère qu’à inviter les jeunes à changer de posture. Le Minjec en appelle d’ailleurs explicitement à ceux qui « se réjouissent » de la polémique pour qu’ils contribuent plutôt à relayer les opportunités sur les réseaux sociaux.
Reste que, du point de vue de nombreux jeunes, ces programmes souffrent d’un déficit de lisibilité, de transparence et de massification. Les quotas limités, les procédures perçues comme complexes et la défiance vis-à-vis des institutions nourrissent un cercle vicieux : faible participation, résultats limités, puis accusations réciproques entre autorités et bénéficiaires potentiels.
Un révélateur des tensions autour des politiques jeunesse
Au-delà du cas spécifique de Cam Taxi, cette séquence révèle une tension plus profonde : celle qui traverse les politiques publiques de jeunesse au Cameroun et, plus largement, en Afrique centrale. D’un côté, des gouvernements qui multiplient les annonces de plans spéciaux, de programmes d’insertion, de partenariats avec le secteur privé et la diaspora. De l’autre, une jeunesse hyperconnectée, souvent désabusée, qui voit peu d’impact concret sur son quotidien.
Le choix du secteur du moto-taxi n’est pas anodin. Il constitue, pour des milliers de jeunes, une porte de sortie pragmatique face au chômage, mais il est aussi associé à la précarité, à l’informalité et aux risques routiers. En encadrant l’accès à ce secteur via des projets comme Cam Taxi, le gouvernement tente d’apporter une réponse à la fois économique et sécuritaire. Mais cette réponse se heurte à un imaginaire collectif où la promesse d’« émergence » est souvent mesurée à l’aune d’emplois plus valorisés.
La réaction du Minjec, mêlant mise au point technique, défense du partenariat avec la diaspora et critique du comportement des jeunes, montre que la bataille de la perception est loin d’être gagnée. Dans un environnement où la moindre maladresse de communication devient virale, les ministères en charge de la jeunesse jouent désormais une partie qui ne se limite plus aux chiffres de projets, mais se joue aussi sur le terrain de la crédibilité et de l’écoute.
Pour l’heure, le Projet Cam Taxi poursuit sa route, dans le bruit numérique et la confusion symbolique. Reste à savoir si, au-delà de la polémique, il parviendra à ce qui devrait être son unique boussole : offrir à des jeunes des opportunités réelles de mobilité sociale – que ce soit au guidon d’un moto-taxi ou au volant de politiques publiques mieux comprises et mieux partagées.
Patrick Tchounjo



