Mort d’Anicet Ekane : la détention des opposants au Cameroun au cœur de la polémique

L’opposant camerounais Anicet Ekane, président du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (MANIDEM), est décédé en détention le 1er décembre 2025, à l’âge de 73 ans. Son avocat, Me Emmanuel Simh, a confirmé sa mort sur les réseaux sociaux, tandis que sa sœur, Marianne Simone Ekane, a dénoncé un décès survenu dans des conditions qu’elle juge dramatiques.
Arrêté le 24 octobre 2025 à Douala, dans le contexte de la crise postélectorale qui a suivi la présidentielle du 12 octobre, Anicet Ekane était poursuivi pour des accusations lourdes : hostilité envers la patrie, révolution, incitation à la révolte et appel à l’insurrection, après son engagement aux côtés du candidat Issa Tchiroma Bakary.
Sa mort en détention, alors qu’il souffrait de graves problèmes de santé, relance avec force le débat sur le respect des droits fondamentaux et des conditions de détention des opposants politiques au Cameroun.
Un décès sur fond de crise postélectorale
Le décès d’Anicet Ekane intervient au cœur d’une crise postélectorale marquée par des contestations de résultats, des arrestations d’opposants et une forte tension entre les forces de sécurité et certains partis politiques.
Selon plusieurs sources concordantes, le président du MANIDEM a été interpellé le 24 octobre 2025 au siège de son parti à Douala, avant d’être transféré au Secrétariat d’État à la Défense (SED), puis hospitalisé au Centre médical de la gendarmerie nationale à Yaoundé.
Dans les semaines précédant sa mort, son état de santé avait fait l’objet de multiples alertes publiques. Son avocat et son parti dénonçaient une détention arbitraire, un transport dans des conditions jugées inhumaines entre Douala et Yaoundé et un environnement de forte pression psychologique.
Un opposant malade, privé de son oxygène selon ses proches
La dimension la plus controversée de ce drame tient à la situation médicale d’Anicet Ekane. Décrit comme « extracto-oxygéno dépendant » – c’est-à-dire dépendant d’un extracteur d’oxygène et d’équipements respiratoires – il avait besoin de matériel médical pour survivre.
D’après une correspondance de son avocat et plusieurs communiqués du MANIDEM, ces équipements auraient été confisqués par la gendarmerie à Douala, malgré des démarches répétées pour les récupérer. Dans une lettre du 15 novembre 2025 adressée à la Légion de gendarmerie du Littoral, son conseil demandait la restitution urgente de l’appareil d’oxygène et des accessoires indispensables.
Le parti et sa famille soutiennent qu’Anicet Ekane aurait été maintenu sans soins adéquats pendant plusieurs semaines et qu’il serait décédé des suites de cette privation. Ils parlent de « mise à mort programmée » et de « torture », des accusations que les autorités n’ont pas, à ce stade, publiquement commentées.
Une mort qui ravive les critiques sur les droits humains
La disparition d’Anicet Ekane a provoqué une onde de choc dans la classe politique et au sein de la société civile. Son parti, des avocats et plusieurs organisations de défense des droits humains exigent désormais une enquête indépendante et transparente pour établir les circonstances exactes du décès et les éventuelles responsabilités au sein de la chaîne sécuritaire et judiciaire.
Le cas Ekane intervient dans un contexte où les ONG locales et internationales dénoncent régulièrement des violations des droits humains en milieu carcéral : absence de soins, détentions prolongées, conditions de garde à vue jugées indignes, en particulier pour les détenus politiques ou perçus comme tels.
Pour une partie de l’opinion, la mort en détention d’un opposant de ce calibre devient un test de la volonté des autorités de respecter les engagements du Cameroun en matière d’État de droit et de protection de la vie des détenus.
Un demi-siècle de militantisme politique
Né le 17 avril 1951 à Douala, Anicet Ekane était une figure historique de l’opposition camerounaise, avec près de 50 ans de militantisme politique. Issu de l’école publique d’Akwa, passé par le Collège Liberman, le Lycée Joss, le Collège Alfred Saker puis le Collège Saint-Pierre de Lille, il poursuit ses études supérieures en économie et gestion à Lille 1 et à l’ESCAE de Lille.
Un événement marque profondément sa trajectoire : le 15 janvier 1971, encore lycéen, il assiste à Bafoussam à l’exécution d’Ernest Ouandié, leader historique de l’UPC, scène qu’il décrira plus tard comme le moment fondateur de sa conscience politique.
Il adhère à l’UPC en 1973, milite dans la clandestinité après son retour au Cameroun en 1983 et participe, à la fin des années 1980, à l’encadrement du groupe de démocrates patriotes autour de Me Yondo Black. Arrêté en février 1990, il est condamné par le tribunal militaire de Yaoundé à plusieurs années de prison et à une forte amende avant d’être gracié en août 1990.
En 1995, il cofonde le MANIDEM, parti souverainiste de gauche qui plaide pour une nouvelle indépendance politique et économique de l’Afrique. Il sera candidat à l’élection présidentielle en 2004 et 2011, et restera, jusqu’à son arrestation, le visage le plus connu de cette formation.
Un parcours marqué par des alliances politiques audacieuses
En 2025, Anicet Ekane se retrouve à nouveau au centre du jeu politique. Après avoir joué un rôle clé dans l’investiture de Maurice Kamto à la présidentielle d’octobre 2025, il surprend une partie de l’opinion en apportant finalement le soutien du MANIDEM à la candidature d’Issa Tchiroma Bakary, dans un contexte de fortes tensions et de recomposition des alliances.
C’est précisément ce soutien et sa participation à la contestation des résultats officiels qui sont mis en avant pour justifier son arrestation puis sa détention, ses proches parlant d’une répression politique ciblée visant une figure jugée trop bruyante dans la dénonciation des « dérives du pouvoir » et de la « vérité des urnes ».
De la rumeur démentie à la confirmation tragique
Ironie tragique, quelques semaines avant son décès, une première rumeur de mort avait déjà circulé sur les réseaux sociaux, provoquant une vague d’inquiétude. Sa sœur et ses avocats avaient alors démenti, affirmant qu’il était vivant mais dans un état de santé très préoccupant.
Le 1er décembre 2025, cette fois, la nouvelle est confirmée par son avocat, par sa famille et par plusieurs médias. L’annonce de son décès ravive immédiatement les accusations d’acharnement, de torture et de privation de soins, et transforme Anicet Ekane en symbole de la vulnérabilité des opposants enfermés dans les geôles du régime.
Quelle réponse politique à la mort d’Anicet Ekane ?
À ce stade, les autorités n’ont pas encore livré de version détaillée sur les circonstances du décès, ni annoncé l’ouverture d’une enquête publique. Le MANIDEM, des partis d’opposition et des militants des droits humains réclament une autopsie indépendante, la publication des rapports médicaux et un débat national sur la situation des détenus politiques et des prisonniers malades.
Au-delà de la bataille judiciaire qui s’annonce, la mort d’Anicet Ekane pose une question centrale pour le Cameroun : un pays peut-il prétendre à la stabilité politique et à l’État de droit lorsque des figures de l’opposition meurent en détention dans des conditions contestées ?
Le militant qui répétait que « la politique, c’est comme un vélo, il faut toujours pédaler sinon on tombe » laisse aujourd’hui un vide dans le paysage politique camerounais. Son héritage, fait de combats, de prison, de ruptures et d’alliances inattendues, pourrait bien continuer à peser sur les débats autour de la démocratie, de la justice et des libertés publiques au Cameroun pendant longtemps.
Patrick Tchounjo

