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Football camerounais : la réélection de Samuel Eto’o ouvre la voie à une ère prolongée jusqu’en 2033

Quatre ans après avoir promis de “révolutionner” le football camerounais, Samuel Eto’o vient d’obtenir un nouveau bail à la présidence de la Fédération camerounaise de football (FECAFOOT). Réuni le 29 novembre 2025 au Centre technique de la CAF à Mbankomo, près de Yaoundé, le collège électoral a réélu l’ancien capitaine des Lions Indomptables pour un mandat de quatre ans, avec 85 voix sur 87, soit 97,7 % des suffrages exprimés, les deux autres bulletins ayant été déclarés nuls.

Cette réélection, acquise alors qu’Eto’o était candidat unique, consacre la mainmise de l’ex-star du FC Barcelone sur l’appareil fédéral. Elle intervient pourtant au terme d’un processus électoral ouvertement contesté par le ministère des Sports, sur fond de divisions politiques et de tensions institutionnelles inédites autour de la gouvernance du football camerounais.

Un second mandat qui s’ouvre donc sous le signe du pouvoir consolidé… mais aussi de la défiance.

Une victoire écrasante, loin du suspense de 2021

En décembre 2021, Samuel Eto’o avait conquis la FECAFOOT au terme d’un scrutin serré, en battant le président sortant Seydou Mbombo Njoya d’une douzaine de voix seulement.
Quatre ans plus tard, le contraste est spectaculaire : plus de duel, plus de campagne à armes égales, mais un plébiscite annoncé.

Les autres prétendants ont été évincés en amont du scrutin pour diverses raisons, notamment l’absence ou la non-validation des parrainages. Résultat : Eto’o se retrouve seul en lice au moment du vote. Plusieurs observateurs y voient la preuve d’un système verrouillé, taillé pour garantir sa reconduction, là où ses partisans parlent d’une simple réalité politique : aucun projet alternatif n’aurait réussi à fédérer.

La présence à Mbankomo d’émissaires de la FIFA et de la CAF est venue donner une caution internationale au processus, dans un contexte où la légitimité interne du scrutin est farouchement discutée.

Bras de fer avec le gouvernement : une réélection en zone grise

Le second mandat de Samuel Eto’o s’ouvre sur une image contradictoire : celle d’un président largement reconduit par son collège électoral, mais désavoué par une partie de l’exécutif camerounais.

Mi-novembre, le ministre des Sports avait formellement demandé la suspension du processus électoral, dénonçant l’exclusion de certains candidats et l’intégration de “clubs fictifs” dans le corps électoral. Le ministère avait même sollicité le concours du ministère de l’Administration territoriale pour bloquer toute élection dans le football.

Le jour du vote, aucun représentant du ministère des Sports n’a pris place dans la salle. L’élection n’a toutefois pas été clandestine : elle a reçu l’aval de l’autorité administrative locale, via le sous-préfet représentant le ministère de l’Administration territoriale, qui a validé la tenue du scrutin.

Cet épisode illustre la fracture institutionnelle qui entoure désormais la FECAFOOT : d’un côté, une fédération qui revendique son autonomie, adossée au soutien formel des instances internationales ; de l’autre, un ministère de tutelle qui conteste la manière dont les règles du jeu ont été redessinées. Le risque d’un contentieux durable – voire d’un conflit de légitimité – sur le terrain du droit interne n’est pas écarté.

Un bilan contrasté, entre réformes financières et crises à répétition

La réélection d’Eto’o intervient après un premier mandat au bilan contrasté, déjà largement débattu dans le pays. Sur le plan financier, la FECAFOOT sous sa présidence a significativement revalorisé les subventions allouées aux clubs de première division, avec des enveloppes multipliées pour l’Elite One, et introduit des rémunérations plus structurées pour les joueurs et joueuses des championnats locaux.

La fédération a également mis en avant des chantiers d’infrastructures : réhabilitation de centres techniques, projets de nouveaux sièges, soutien à la rénovation ou à la construction de stades régionaux. Une partie de ces réalisations est toutefois encore en cours, et leur impact à long terme reste à consolider.

En parallèle, le mandat a été jalonné de crises internes : conflits avec des dirigeants de clubs et de ligues, contestations des calendriers, accusations de gouvernance opaque et polémiques médiatiques, sans oublier les répercussions d’une condamnation pour fraude fiscale en Espagne, qui a fragilisé l’image du président au-delà des frontières.

Pour ses soutiens, ces turbulences seraient le prix à payer d’une volonté de “casser les vieux codes” dans une fédération longtemps minée par les querelles de clans. Pour ses détracteurs, elles illustrent au contraire les limites d’un leadership jugé solitaire, volontiers conflictuel et insuffisamment transparent.

Une FECAFOOT recentrée sur Eto’o, jusqu’en 2033 ?

Le scrutin de 2025 ne se lit pas seulement à l’échelle d’un mandat. Une réforme statutaire adoptée en 2024 a porté de deux à trois le nombre maximum de mandats présidentiels de quatre ans à la FECAFOOT.

Concrètement, cette modification ouvre à Samuel Eto’o la possibilité de rester à la tête du football camerounais jusqu’en 2033, s’il venait à briguer et remporter un troisième mandat. Autrement dit, la réélection de 2025 pourrait n’être qu’une étape dans un cycle plus long de personnalisation du pouvoir fédéral, dans la lignée d’autres fédérations africaines où un dirigeant emblématique s’installe dans la durée.

Cette perspective pose une question politique majeure : la FECAFOOT est-elle en train de se structurer autour d’institutions solides et durables, ou autour d’une figure centrale dont le retrait futur laisserait un vide difficile à combler ?

Les quatre priorités affichées et les attentes du terrain

Au lendemain de sa réélection, Samuel Eto’o a présenté sur ses réseaux sociaux ce qu’il décrit comme ses priorités pour le nouveau mandat, évoquant une “journée mémorable” pour le football camerounais. Parmi les axes mis en avant figurent la poursuite des réformes financières, le renforcement des compétitions locales, la modernisation des infrastructures et la consolidation de la place des Lions Indomptables sur la scène internationale.

Mais pour les acteurs du terrain – clubs, joueurs, entraîneurs, arbitres, supporters – les attentes sont concrètes et immédiates :

  • des calendriers stables,
  • des subventions et primes versées à temps,
  • des championnats crédibles,
  • une gouvernance moins conflictuelle.

La question clé sera de savoir si ce second mandat permettra de passer d’une logique de rattrapage à une logique de consolidation : après les promesses et les chantiers lancés, il s’agira de démontrer la durabilité des réformes dans un environnement politique et institutionnel fragilisé.

Un second acte sous surveillance

En se faisant réélire avec près de 98 % des voix dans un scrutin sans véritable concurrence, Samuel Eto’o sort renforcé à la tête de la FECAFOOT. Mais l’ampleur même de ce score et les conditions de la campagne – marquées par l’exclusion d’autres candidats et l’opposition ouverte du ministère des Sports – alimentent le procès en “plébiscite sous contrôle” intenté par une partie de l’opinion.

Ce nouveau mandat, qu’il présente comme celui de la stabilisation et de la maturité, sera scruté bien au-delà du Cameroun. Pour la FIFA et la CAF, le dossier camerounais reste un test sensible d’équilibre entre autonomie des fédérations et respect des cadres juridiques nationaux. Pour les supporters, il sera jugé à l’aune d’indicateurs simples : la qualité du jeu, la santé des clubs, la transparence des comptes, et la capacité du football camerounais à renouer avec ses ambitions continentales.

Quatre ans après son arrivée à Tsinga comme un symbole de rupture, Samuel Eto’o entame donc un second acte plus complexe : celui où le charisme ne suffit plus, et où chaque décision, chaque réforme et chaque crise viendront alimenter le bilan d’un dirigeant désormais solidement installé… mais loin de faire l’unanimité.

Patrick Tchounjo

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