Filière coton : la Sodecoton sort la calculatrice… et réclame 53,5 milliards FCFA à l’État

La Sodecoton vient de faire un geste que tous les Camerounais connaissent : ouvrir le cahier des dettes. Sauf qu’ici, ce n’est pas “tu me dois 2 000 FCFA de poisson braisé”. Non. On parle d’un montant qui fait tousser même les imprimantes du Trésor : 53,5 milliards de FCFA.
Selon le Directeur général de la Société de Développement du Coton du Cameroun (Sodecoton), Mohamadou Bayero, l’État cumule une ardoise lourde envers la filière coton : 39,5 milliards FCFA dus à la Sodecoton (crédits TVA non remboursés + frais/missions de service public) et 14 milliards FCFA destinés à la Confédération Nationale des Producteurs de Coton du Cameroun (CNPC-C) pour le transport des intrants. Révélation faite lors de la session extraordinaire du Comité de Direction de l’Association Cotonnière Africaine (A.C.A), tenue le 12 février 2026 à Douala.
Et là, petite question simple : quand la trésorerie se serre au sommet, qui étouffe en bas ? Spoiler : tout le monde.
Une dette qui bloque la filière… comme un embouteillage à Ndokoti
Dans la filière coton, l’argent ne “dort” jamais. Il circule. Il paye les intrants, il finance les campagnes, il fait rouler les camions, il tient la main des producteurs jusqu’à la récolte. Quand ce flux se coupe, ce n’est pas juste un tableau Excel qui s’énerve : c’est toute la chaîne de valeur qui tousse.
La Sodecoton, elle, rappelle qu’elle ne fait pas que vendre du coton. Elle assure aussi des missions qui ressemblent à du service public “version terrain” : entretien de plus de 9 000 km de pistes rurales, encadrement des producteurs, présence de proximité. En clair : quand ça marche, ça nourrit des familles, ça maintient des zones rurales en activité, ça fait tourner une économie entière loin des projecteurs de Douala et Yaoundé.
Mais quand les remboursements traînent, Mohamadou Bayero le dit sans détour : la filière peine à mobiliser les financements nécessaires aux campagnes agricoles, et tout l’écosystème devient fragile. Dans un secteur où chaque saison compte, les retards, ce n’est pas “juste un retard” : c’est un risque de rupture.
Du sommet à la zone de turbulence : quand la dynamique se casse
Le plus ironique dans cette histoire, c’est que la filière sort d’une période où elle a connu des performances solides. La production avait même atteint un pic de 394 090 tonnes lors de la campagne 2023/2024. Bref, on était dans une dynamique où le coton camerounais avait de quoi bomber le torse.
Puis, la météo du marché mondial a changé. Et quand le monde éternue, nos filières agricoles attrapent souvent la grippe.
Une crise africaine… avec une facture mondiale
Ce qui se passe au Cameroun n’est pas un épisode isolé. La crise est plus large, plus profonde, et franchement, plus injuste. Les sociétés cotonnières africaines subissent une conjoncture internationale difficile : baisse persistante des cours, surabondance de l’offre, et des stocks de report estimés à 11,5 millions de tonnes pour 2025-2026.
Ajoute à ça la volatilité du dollar (qui te change une équation de rentabilité en une nuit), et surtout la “petite magie” que certains pays pratiquent : des subventions massives à leurs producteurs, ce qui fausse la concurrence. Résultat : l’Afrique se retrouve souvent à jouer un match où l’adversaire a déjà commencé avec deux buts d’avance.
Sur le terrain, ce n’est pas le marché qui souffre : c’est le producteur
Et pendant que les analystes parlent de cours mondiaux, dans les champs, la réalité est brutale. La filière fait face à des défis techniques et climatiques qui aggravent la vulnérabilité : attaques de jassides, hausse des coûts des intrants, renchérissement du transport maritime… et une rentabilité qui se comprime.
À ce rythme, certains agriculteurs commencent à se désengager dans certaines zones. Et ça, c’est le début d’un cercle dangereux : moins de producteurs, moins de volume, moins de revenus, moins d’investissements… et au final, une filière qui rétrécit au moment où elle devrait se moderniser.
CAMTEX : la promesse de transformer le coton… au lieu de l’exporter nu
Face à ce modèle trop dépendant de l’exportation brute, le Cameroun mise sur une réponse qui sonne comme une évidence : transformer localement. Le projet CAMTEX, développé avec ARISE IIP, vise la création de 12 000 emplois entre Douala et Garoua.
L’idée est simple et puissante : si le marché mondial devient instable, il faut bâtir une résilience industrielle. Transformer, c’est capter plus de valeur, sécuriser des emplois, structurer une industrie textile, et réduire la dépendance aux montagnes russes des cours internationaux.
Mais soyons honnêtes : on ne construit pas une industrie textile solide avec une filière étranglée. La transformation locale a besoin d’un socle : trésorerie, confiance, financement, régularité.
La question qui fâche : qui sauve la filière, et à quel prix ?
Aujourd’hui, la Sodecoton ne demande pas un “cadeau”. Elle réclame le règlement d’une dette qu’elle estime due. Et derrière elle, ce sont aussi les producteurs, les transporteurs, les saisonniers, les zones rurales entières qui attendent que la machine redémarre normalement.
Parce que le coton, ce n’est pas juste une culture. C’est un système. Et quand un système casse, on ne répare pas avec un communiqué. On répare avec des décisions.
53,5 milliards FCFA : ce n’est pas un chiffre pour faire joli. C’est un signal d’alarme. Et si on continue de l’ignorer, la filière coton risque de nous envoyer une facture encore plus chère : celle des campagnes ratées, des producteurs découragés, et d’une industrialisation textile qui reste un rêve… alors qu’elle devrait être une stratégie.
Patrick Tchounjo



