Bouteilles de gaz : le Cameroun veut couper le robinet des importations pour booster l’industrie locale !

Le gouvernement camerounais s’apprête à envoyer un signal fort en faveur de l’industrie locale des bouteilles de gaz domestique. Dans le projet de loi de finances 2026 soumis à l’Assemblée nationale, l’exécutif propose de soumettre les bouteilles de gaz domestiques vides importées à un droit d’accises ad valorem de 12,5 %.
Si la mesure est adoptée en l’état, elle renchérira mécaniquement le coût des importations et devrait pousser les distributeurs à se tourner davantage vers les fournisseurs installés au Cameroun. Selon des sources autorisées, les industriels locaux pourraient ainsi capter un chiffre d’affaires annuel d’environ 8 milliards de FCFA, correspondant à la valeur moyenne des importations de bouteilles de gaz vides réalisées chaque année avant l’émergence d’une production nationale.
Cette orientation s’inscrit dans la stratégie d’import-substitution portée par Yaoundé, qui vise à réduire la dépendance aux importations sur des segments jugés stratégiques, tout en soutenant la montée en capacité de l’appareil productif local.
Un marché autrefois totalement dépendant des importations
Jusqu’en 2021, l’ensemble des bouteilles de gaz domestique utilisées au Cameroun était importé. Les distributeurs de gaz butane s’approvisionnaient principalement à l’étranger, exposant le marché aux variations de prix, aux délais logistiques et aux contraintes de change.
C’est à partir de 2022 que le paysage commence à évoluer, avec l’entrée en scène de Prometal Groupe, leader régional de la transformation de l’acier. L’industriel met alors sur le marché les premières bouteilles de gaz domestique estampillées « made in Cameroun », produites dans son usine implantée dans la zone industrielle de Douala-Bassa.
L’investissement, estimé à 12 milliards de FCFA, s’accompagne d’une capacité de production annuelle de 600 000 bouteilles. La demande nationale est officiellement évaluée entre 450 000 et 500 000 unités par an. Une fois ce socle domestique couvert, l’usine revendique un potentiel d’exportation d’au moins 100 000 bouteilles par an vers les marchés voisins, notamment en Afrique centrale et de l’Ouest.
La réforme fiscale envisagée dans la loi de finances 2026 apparaît donc comme un coup de pouce direct à cette industrie naissante, en rendant relativement moins compétitives les bouteilles fabriquées hors du territoire.
Une filière locale en phase de montée en puissance
Prometal Groupe n’est pas le seul acteur à se positionner sur ce marché. Une unité de production chinoise se serait également installée dans la zone industrielle de Bonabéri, à Douala, selon des sources proches du dossier. Parallèlement, début 2022, l’Agence de promotion des investissements (API) a signé avec Africa Cylinder Company Sarl une convention portant sur la construction à Douala d’une usine de bouteilles de gaz domestique et industriel, pour un montant de 4 milliards de FCFA. Aucune communication officielle récente ne permet toutefois de mesurer l’état d’avancement de ce projet.
En 2021, la société Akeno SA annonçait l’arrivée sur le marché local des premières bouteilles de gaz domestique translucides, issues d’une usine lancée en 2018 en périphérie de Yaoundé. L’entreprise s’était engagée sur une capacité annuelle de 350 000 bouteilles. Quatre ans plus tard, ces volumes annoncés ne sont toujours pas véritablement visibles dans les principaux points de distribution du gaz domestique à travers le pays, signe que la montée en charge industrielle s’est heurtée à des contraintes techniques, commerciales ou financières.
Ces trajectoires contrastées montrent que la filière reste en phase de consolidation. L’appareil productif local s’est renforcé, mais il n’a pas encore atteint une maturité suffisante pour répondre à tous les besoins avec la fiabilité d’un marché totalement stabilisé. C’est dans ce contexte que le gouvernement choisit de durcir les importations, en assumant un pari : pousser les industriels à monter en cadence tout en limitant le recours aux fournisseurs étrangers.
Une mesure d’import-substitution aux effets multiples
Le choix de soumettre les importations de bouteilles vides à un droit d’accises de 12,5 % répond à plusieurs objectifs imbriqués. Il s’agit d’abord de renforcer l’ancrage productif dans un segment jugé stratégique pour la sécurité énergétique des ménages, alors que le gaz domestique reste un levier central dans la lutte contre la déforestation et la réduction de l’usage du bois de chauffe.
En favorisant les achats auprès de producteurs locaux, l’État espère également stimuler la création de valeur ajoutée sur le territoire, soutenir l’emploi industriel qualifié et semi qualifié, et réduire le déficit commercial lié aux importations d’équipements. Les perspectives d’exportation, notamment pour Prometal et d’éventuels nouveaux entrants, pourraient à terme transformer la filière en source nette de devises, plutôt qu’en poste de sortie.
Enfin, la mesure renforce potentiellement les recettes fiscales. Même si l’accise sur les importations pourrait entraîner une baisse des volumes importés, l’accroissement de la production locale et de l’activité formelle sur le segment ouvre des marges de manœuvre pour élargir l’assiette de l’impôt sur les sociétés, de la TVA et des cotisations sociales.
Des risques de court terme pour les prix et la logistique
Cette stratégie d’import-substitution n’est toutefois pas sans risques. À court terme, le renchérissement des importations peut créer des tensions sur l’offre si la production locale ne parvient pas à prendre le relais suffisamment vite. Dans un marché où les bouteilles constituent un actif essentiel pour les ménages et les distributeurs, tout déséquilibre entre l’offre et la demande peut se traduire par des pénuries, une raréfaction des emballages disponibles ou une flambée des prix de consigne.
De plus, la compétitivité de la production locale dépend d’autres paramètres que la seule protection fiscale. Coûts de l’énergie, prix de l’acier, logistique, accès au financement, standardisation des formats de bouteilles et qualité perçue par les consommateurs jouent un rôle clé. Si les industriels ne parviennent pas à garantir un niveau de qualité et de fiabilité comparable aux produits importés, le risque est de voir s’installer un marché dual où les bouteilles locales seraient perçues comme une option de second choix, malgré l’avantage réglementaire.
Pour atténuer ces risques, la mesure fiscale devra probablement être accompagnée d’un suivi opérationnel fin, associant administration, distributeurs de gaz, industriels et associations de consommateurs. L’enjeu est de calibrer dans le temps l’application de la taxe et d’éventuelles mesures complémentaires pour éviter un choc trop brutal sur la chaîne d’approvisionnement.
Un test de crédibilité pour la politique d’industrialisation
En durcissant le régime d’importation des bouteilles de gaz, le Cameroun envoie un message clair : l’industrialisation ne doit pas se limiter aux discours, mais se traduire par des signaux réglementaires et fiscaux tangibles. La réussite de cette approche sera observée de près, tant par les acteurs locaux que par les partenaires internationaux.
Si la filière parvient à monter en puissance sans générer de perturbations majeures pour les ménages et les distributeurs, elle pourrait devenir un cas d’école de mise en œuvre réussie de l’import-substitution. À l’inverse, si la mesure débouche sur des tensions d’approvisionnement ou sur une dégradation de la qualité du service, elle alimentera les critiques sur le protectionnisme et les limites d’un pilotage trop administratif des chaînes de valeur.
À ce stade, les arbitrages opérés dans le projet de loi de finances 2026 montrent la volonté du gouvernement de miser sur la production locale et de transformer une dépense d’importation d’environ 8 milliards de FCFA par an en opportunité pour l’industrie camerounaise. La manière dont cette transformation sera gérée sur le terrain dira beaucoup de la capacité du pays à transformer ses ambitions industrielles en résultats durables.
Propositions de titres percutants et viraux
Bouteilles de gaz : le Cameroun taxe plus fort les importations et promet 8 milliards FCFA à l’industrie locale
Gaz domestique : une accise de 12,5 % sur les bouteilles importées pour doper la production « made in Cameroun »
Prometal en première ligne : comment Yaoundé veut transférer 8 milliards FCFA d’importations vers les usines locales
Import-substitution : le Cameroun durcit le régime des bouteilles de gaz pour protéger sa nouvelle filière industrielle
Bouteilles de gaz au Cameroun : protection du marché local, opportunités industrielles et risques pour les prix
Patrick Tchounjo



