Éclairage public : le Cameroun investit 21,4 milliards FCFA pour illuminer ses communes

Au Cameroun, la nuit dicte encore trop souvent sa loi. Dans de nombreux centres urbains comme dans les petites localités, l’éclairage public demeure inégal, capricieux, parfois absent, laissant des artères entières dans l’ombre et des quartiers populaires livrés à une insécurité diffuse. C’est précisément ce “temps mort” des villes, ce moment où l’activité s’éteint faute de lumière, que le gouvernement entend reconquérir. À travers le ministère de l’Habitat et du Développement urbain (Minhdu), l’État met sur les rails un programme de modernisation de l’éclairage public à l’échelle nationale, avec une première vague centrée sur 21 500 lampadaires solaires autonomes.
Le signal financier est à la hauteur de l’ambition : fin janvier 2026, la Présidence a autorisé le Minhdu à engager un marché d’environ 21,4 milliards de FCFA pour la fourniture et l’installation de ces équipements.
Une première phase pensée pour l’impact immédiat
Dans les mairies comme sur les grandes artères, l’attente est la même : voir la lumière revenir, durablement. La première vague doit produire un effet rapide et visible, en ciblant les points névralgiques. Les zones administratives, les carrefours, les traversées urbaines, certains marchés et axes prioritaires figurent généralement en haut de la liste, parce que ce sont eux qui concentrent la mobilité, l’activité, mais aussi les risques. Le solaire autonome est présenté comme un accélérateur : pas de raccordement complexe, pas de tranchées, pas de dépendance directe aux variations du réseau. Sur le papier, c’est une solution qui promet de réduire le délai entre la décision et l’impact sur le terrain.
Dans la perception publique, c’est aussi une question de crédibilité : l’éclairage est un service “visible”. Il se mesure à l’œil nu. Et il devient immédiatement un marqueur de gouvernance locale lorsqu’il fonctionne… ou lorsqu’il tombe.
Le choix du solaire : une réponse aux contraintes urbaines
Si le solaire s’impose dans le discours, ce n’est pas uniquement par goût de modernité. C’est d’abord parce que l’éclairage public branché sur le réseau pèse lourd sur les budgets, tout en restant fragile dans l’exécution. Dans plusieurs communes, la facture d’électricité et le manque de maintenance ont longtemps transformé l’éclairage en “service intermittent”, souvent bon les premiers mois, puis irrégulier, puis silencieux. Les analyses sectorielles rappellent d’ailleurs que l’éclairage public peut représenter une part très significative de la consommation électrique des collectivités, et que l’absence de données fiables sur l’existant complique la planification et le suivi.
Le solaire autonome renverse l’équation : il promet une production locale d’énergie, un coût d’exploitation réduit et une meilleure résilience. Mais cette promesse n’est durable que si le dimensionnement et la qualité des équipements suivent. Dans ce type de projet, la différence entre un succès et une déception se joue sur les détails : batteries, contrôleurs, étanchéité, résistance aux intempéries, et disponibilité des pièces de rechange.
Le nerf de la guerre : qui entretient, comment, et à quelle vitesse ?
Installer des lampadaires est spectaculaire. Les maintenir allumés pendant des années est déterminant. C’est ici que se cristallisent les attentes… et les critiques. Le marché de 21,4 milliards FCFA met naturellement la pression sur la transparence, la traçabilité des choix techniques, et la clarté des responsabilités. Des publications ont souligné le caractère très suivi de la procédure et l’attention portée au coût global de l’opération, signe que l’opinion publique et les acteurs locaux veulent comprendre ce que couvre exactement l’investissement : matériel, pose, garanties, logistique, formation, maintenance.
Dans l’expérience de nombreux pays, l’éclairage public “meurt” rarement faute d’ambition. Il s’éteint faute d’organisation : une panne non signalée, une batterie non remplacée, un prestataire introuvable, un stock de pièces inexistant. Si le programme camerounais veut tenir la distance, il devra transformer le déploiement en service, avec des délais d’intervention lisibles et un suivi opérationnel sérieux.
Quand la lumière relance la vie économique des quartiers
Un éclairage fiable change la ville. Il rassure les passants, stabilise les déplacements, prolonge les heures d’activité, redonne de la densité aux marchés et aux petits commerces. Dans les zones où l’économie repose sur le flux, la lumière est un multiplicateur : elle permet d’ouvrir plus tard, de vendre plus longtemps, d’absorber une clientèle plus large. Elle soutient aussi la chaîne des services nocturnes, du transport aux points de restauration, et renforce la capacité d’un quartier à rester vivant sans basculer dans l’insécurité.
Au-delà de l’économie quotidienne, il y a l’image : une commune éclairée devient plus attractive, plus accueillante, plus “investissable”. La lumière n’est pas seulement une infrastructure : c’est un signal.
Un test national de gouvernance urbaine
Ce programme, par sa taille et son exposition, dépasse la simple question des lampadaires. Il devient un test national : capacité à exécuter vite, à déployer proprement, à rendre des comptes, à maintenir dans la durée. Parce que 21 500 points lumineux, ce n’est pas une opération symbolique. C’est une empreinte concrète sur la carte urbaine du pays.
Patrick Tchounjo



