
Alors que les recettes pétrolières s’érodent sous l’effet de la volatilité des cours mondiaux, le Cameroun cherche de nouveaux leviers pour financer son budget. En première ligne : la Direction générale des Douanes (DGD). Mardi, à Etoudi, dans le nouveau quartier administratif de Yaoundé, le ministre des Finances Louis Paul Motaze a lancé les travaux d’un nouveau siège de 23,05 milliards FCFA pour l’administration douanière, avec un objectif assumé : transformer cette institution en machine à recettes hors pétrole d’ici à la fin de la décennie.
Derrière ce geste architectural, c’est une stratégie fiscale qui se dessine : centraliser, moderniser et professionnaliser un secteur qui a déjà prouvé son potentiel, mais qui reste loin de son plafond.
D’un État pétro-dépendant à un État qui mise sur ses douanes
Le message du ministre des Finances est sans ambiguïté. Confronté à la baisse continue des recettes pétrolières, le Cameroun n’a plus le luxe de s’en remettre à la rente des hydrocarbures pour équilibrer son budget. La Stratégie nationale de développement (SND 30) insiste sur la diversification, la montée en gamme industrielle et la mobilisation accrue des ressources internes.
Dans cette équation, les Douanes deviennent un pivot. Entre 2015 et 2024, les recettes douanières sont passées de 671 milliards à 1 055 milliards FCFA, soit une hausse de plus de 57 % en dix ans. Cette progression est significative, mais ne représente encore qu’environ 15 % du budget de l’État. Pour Louis Paul Motaze, ce niveau reste insuffisant au regard des besoins d’investissement et des ambitions de développement. Il faut, dit-il en substance, « faire encore mieux ».
En assignant une double mission à la DGD, collecte optimisée des recettes mais aussi facilitation du commerce et lutte renforcée contre le commerce illicite, le ministre place l’administration douanière au cœur de la bataille pour les ressources hors pétrole.
Un immeuble-symbole pour une administration “innovante et performante”
Le futur siège de la DGD, confié de gré à gré à la société chinoise China Machinery Engineering Corporation (CMEC) pour un montant de 23,05 milliards FCFA, doit être livré dans un délai de 42 mois sur une superficie de 10 000 m². La maîtrise d’œuvre est assurée par la société Integc.
Officiellement, ce projet immobilier n’est pas qu’un geste de prestige. Il répond à plusieurs objectifs opérationnels : regrouper les services centraux de la DGD sur un seul site pour réduire les coûts de transport interne et mettre fin aux loyers jugés coûteux de bâtiments dispersés dans la capitale, offrir aux agents des conditions de travail compatibles avec les évolutions technologiques, notamment des salles de contrôle modernes, des systèmes d’information intégrés et une capacité de traitement rapide et sécurisée des dossiers, et accélérer la digitalisation des procédures douanières, considérée comme un levier-clé pour réduire la fraude, limiter les interférences humaines et fluidifier les échanges commerciaux.
Le Directeur général des Douanes, Edwin Fongod Nuvaga, n’a pas caché l’ambition de son administration : « Au nom de vos gendarmes de l’économie, je vous rassure de notre détermination à atteindre les objectifs que le gouvernement nous a assignés en termes de mobilisation optimale des recettes, de facilitation des échanges commerciaux, de lutte contre la fraude et le trafic illicite… ».
Le futur siège devient ainsi la pierre angulaire d’un dispositif plus vaste : modernisation des outils, renforcement des capacités humaines, meilleure interconnexion avec les autres services fiscaux et sécuritaires.
Modernisation logistique et lutte contre les fuites de recettes
Au-delà du bâti, la transformation que vise la DGD est avant tout systémique. Dans un environnement où la fraude, la sous-facturation, le transit fictif et les trafics illicites représentent des pertes considérables pour le Trésor, la modernisation logistique n’est pas un luxe, mais une nécessité.
L’enjeu est double. Il s’agit d’abord de sécuriser l’assiette en traçant mieux les flux de marchandises, en renforçant les contrôles intelligents et en affinant les systèmes de risque pour cibler les opérateurs à haut potentiel de fraude. Il s’agit ensuite de fluidifier les formalités pour les opérateurs en règle, afin de réduire les délais, les coûts logistiques et, in fine, améliorer la compétitivité du port de Douala, du port de Kribi et des corridors terrestres.
Un siège moderne, pensé comme un hub numérique des douanes, peut faciliter cette bascule vers une administration plus analytique, appuyée sur la donnée plutôt que sur des procédures papier fragmentées. L’enjeu, à terme, est d’accroître les recettes sans étouffer l’activité formelle, en élargissant l’assiette plutôt qu’en multipliant les obstacles.
Un pari sur 2029 : plus de recettes, plus de transparence ?
À l’horizon 2029, les autorités espèrent que la combinaison de ce nouvel outil, d’une meilleure gouvernance et d’une montée en compétences internes permettra de doper significativement les recettes douanières. Si la tendance observée depuis 2015 se poursuit, mais à un rythme accéléré, la contribution de la DGD au budget de l’État pourrait passer de 15 % à un niveau plus en phase avec les standards des économies émergentes où les douanes jouent un rôle structurant.
Reste plusieurs zones d’ombre. Un siège à 23 milliards FCFA suffira-t-il à transformer en profondeur une administration confrontée à des défis récurrents de corruption, de résistance au changement et de pressions multiples aux frontières ? La centralisation des services permettra-t-elle réellement de réduire les coûts récurrents et d’améliorer l’efficacité, ou risque-t-elle de se transformer en simple vitrine bureaucratique ?
Les prochaines années diront si cet investissement se traduit par une hausse mesurable des recettes hors pétrole, une baisse des délais de dédouanement et des coûts logistiques, ainsi qu’une amélioration perceptible de la confiance des opérateurs privés dans l’environnement douanier.
À ce stade, le gouvernement présente le projet comme un signal fort envoyé aux partenaires techniques et financiers : le Cameroun est prêt à investir dans ses propres capacités institutionnelles pour réduire sa vulnérabilité à la rente pétrolière.
Entre ambition budgétaire et exigence d’exemplarité
La DGD porte, avec ce projet, une responsabilité nouvelle. En se définissant comme « entité innovante et performante de collecte de recettes, de facilitation du commerce et de lutte contre le commerce illicite », elle accepte d’être jugée sur ses résultats, mais aussi sur sa capacité à rester exemplaire dans la mise en œuvre.
Dans un contexte où l’opinion publique reste très sensible à la question de l’usage des deniers publics, la construction d’un siège à plusieurs dizaines de milliards de FCFA sera scrutée : respect des délais, maîtrise des coûts, transparence des procédures, impact réel sur les performances.
Si l’administration douanière parvient à associer ce projet à des gains tangibles de recettes, à des pratiques plus transparentes et à une meilleure qualité de service pour les usagers, l’immeuble d’Etoudi pourra être présenté comme un investissement productif et non comme un simple symbole. Dans le cas contraire, il pourrait nourrir un récit inverse : celui d’un État qui bâtit des tours sans régler les problèmes de fond.
Pour l’instant, le pari est posé. À la DGD de démontrer, chiffres à l’appui, que ce siège de 23 milliards FCFA peut devenir un véritable levier de transformation fiscale et non seulement un acte de communication.
Patrick Tchounjo



