Pêche industrielle : pourquoi le Cameroun fait payer 1 million FCFA par navire pour l’inspection

La loi de finances 2026 du Cameroun introduit une nouvelle pièce dans l’arsenal fiscal et réglementaire de la pêche industrielle : un certificat d’inspection obligatoire facturé 1 million FCFA par navire et par an, payable au plus tard le 30 juin. Derrière ce montant relativement modeste à l’échelle d’un chalutier, le gouvernement vise à la fois l’élargissement de l’assiette fiscale et le renforcement de la transparence dans un secteur sous pression internationale pour ses lacunes en matière de gestion durable.
Selon le ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (Minepia), ce certificat d’inspection vient formaliser et renchérir un contrôle qui existait déjà dans la procédure de délivrance des licences, mais sans être valorisé comme une ligne de recettes distincte. Désormais, chaque navire de pêche industrielle devra s’acquitter de cette redevance annuelle pour obtenir ou renouveler ses droits de pêche, dans un contexte où la flotte déclarée reste limitée mais stratégique.
Une taxe ciblée sur une flotte réduite mais sensible
En 2025, le Cameroun a accordé 27 licences de pêche industrielle côtière à des entreprises opérant principalement des chalutiers. Ces licences s’accompagnent déjà d’obligations de débarquement dans les ports d’attache, pour que les prises alimentent en priorité le marché local.
Si l’on applique mécaniquement la nouvelle redevance à cette base de 27 navires, le rendement direct ne dépasse pas 27 millions FCFA par an, une goutte d’eau dans le budget de l’État. Mais l’enjeu n’est pas uniquement fiscal : le certificat d’inspection devient un instrument de conformité qui conditionne l’accès à la ressource et permet de mieux tracer les navires effectivement contrôlés et autorisés à pêcher.
La publication régulière des listes de navires détenteurs de licence, 39 navires annoncés en 2024, par exemple, s’inscrit déjà dans une démarche de transparence visant à se conformer aux standards internationaux, notamment ceux de la charte mondiale pour la transparence des pêches. Le certificat d’inspection payant vient ajouter une couche de responsabilité financière à ce dispositif de divulgation.
Sortir du “carton rouge” européen
La réforme intervient dans un contexte de forte pression européenne. En janvier 2023, la Commission européenne a infligé au Cameroun un « carton rouge » pour manque de coopération dans la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), assorti d’une interdiction d’importation des produits de pêche camerounais sur le marché européen.
Bruxelles reprochait notamment au pays de continuer à enregistrer des navires de pêche opérant en dehors de ses eaux, sans mécanisme de suivi crédible. Le gouvernement a depuis engagé un train de mesures : publication de la liste des navires autorisés, renforcement des contrôles, adhésion aux standards internationaux de traçabilité et ratification des instruments multilatéraux relatifs aux subventions à la pêche et à la durabilité des stocks.
Le certificat d’inspection à 1 million FCFA s’insère dans ce mouvement comme un outil destiné à rendre la flotte plus visible, plus traçable et plus coûteuse à l’ombre. L’objectif est double : réduire la pêche INN qui siphonne les ressources et offrir des gages de crédibilité aux partenaires internationaux, tant pour un éventuel assouplissement des sanctions européennes que pour l’accès à des financements dédiés à la gestion durable des pêches.
Un secteur déficitaire malgré la hausse des captures
Les chiffres officiels illustrent l’ampleur du défi. La pêche INN ferait perdre environ 20 milliards FCFA par an au Cameroun, alors même que les captures déclarées progressent. En 2023, les chalutiers opérant dans les eaux camerounaises ont rapporté 19 157 tonnes de poisson, contre 14 929 tonnes en 2022, soit une hausse de 28 % et 4 228 tonnes supplémentaires pour le marché local.
Cette amélioration reste pourtant marginale au regard des besoins nationaux. La demande intérieure est estimée à 500 000 tonnes de poisson par an, pour une production d’environ 230 000 tonnes en 2023. Le déficit de 270 000 tonnes est comblé par des importations massives : 234 572 tonnes de produits halieutiques importés en 2023 pour une facture de 182,5 milliards FCFA, selon l’Institut national de la statistique. Le pays reste donc structurellement importateur net de poisson, avec un impact significatif sur sa balance commerciale.
Le certificat d’inspection, petite taxe mais pièce maîtresse d’une stratégie plus large
Dans ce contexte, le gouvernement a placé le secteur halieutique au cœur du Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (Piisah), doté de 1 500 milliards FCFA sur la période 2024–2026. L’ambition affichée est de porter la production de poisson à 600 000 tonnes en 2027, en réduisant la dépendance aux importations de riz, maïs, blé, huile de palme, poisson, lait et autres céréales, via un choc d’investissements productifs.
Le certificat d’inspection des navires de pêche industrielle s’inscrit dans cette stratégie de rattrapage. En renforçant le contrôle de la flotte, en améliorant la traçabilité des captures et en alignant le cadre national sur les exigences de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et d’autres forums internationaux, le Cameroun espère sécuriser l’accès aux fonds dédiés à la pêche durable et mieux orienter les subventions vers les activités qui ne compromettent pas la régénération des stocks.
Son rendement financier direct pourrait rester modeste, mais sa valeur se situe ailleurs : dans la capacité à réduire les flux informels, à faire émerger des statistiques plus fiables sur les captures, et à crédibiliser les demandes de soutien auprès des bailleurs multilatéraux. À terme, l’enjeu est de faire en sorte que chaque navire payant un million pour son inspection soit aussi un navire plus visible, mieux contrôlé et plus intégré dans une stratégie de long terme.
Un équilibre délicat entre compétitivité et conformité
La principale zone de risque réside dans l’acceptabilité de la nouvelle charge par les armateurs, dans un secteur déjà soumis à des coûts élevés (carburant, maintenance, normes sanitaires). Même si un million de FCFA par an reste marginal à l’échelle d’un chalutier, la perception de “taxe de plus” peut alimenter un discours de découragement, voire inciter certains opérateurs à se tenir en marge du cadre formel.
L’efficacité de la mesure dépendra donc de sa mise en œuvre administrative : délais raisonnables, procédures claires, articulation avec la délivrance des licences et contrôle sur le terrain. L’enjeu est d’éviter que le certificat ne soit perçu comme une simple taxe budgétaire, sans contrepartie visible en termes de services publics (surveillance, lutte contre la pêche INN, gestion des stocks, infrastructures de débarquement).
Pour le Cameroun, la ligne de crête est étroite : trop de rigidité et de coûts peuvent fragiliser un secteur déjà concurrencé par les flottes étrangères ; trop de laxisme et de zones grises retardent la sortie du “carton rouge” européen et entretiennent les pertes économiques liées à la pêche illégale.
La loi de finances 2026 fait le pari que le certificat d’inspection des navires de pêche industrielle sera davantage un levier de transparence et de crédibilité qu’un simple impôt de plus. Les prochaines années diront si ce million de FCFA par navire et par an aura servi à sortir la pêche camerounaise de l’ombre… ou seulement à remplir un peu plus les caisses de l’État.
Patrick Tchounjo



