Energies

Délestages au Cameroun : le pays à l’heure du plan B

Il y a des soirs où la ville s’éteint sans prévenir, comme si quelqu’un avait tiré un rideau sur la journée. Une ampoule clignote, la télévision s’arrête net, le ventilateur rend les armes. Dans la cuisine, le frigo redevient une simple armoire. Dans les quartiers, on entend le même soupir puis, quelques minutes après, le même bruit : celui des groupes électrogènes qui prennent le relais, transformant la nuit en concert mécanique.

Au Cameroun, les délestages ne sont plus une parenthèse. Ils sont devenus un rythme. Et ce rythme impose une nouvelle réalité : l’électricité n’est plus seulement un service, c’est une stratégie. Une question de budget, de santé, de productivité, de dignité parfois. Car quand le courant coupe, ce n’est pas seulement la lumière qui disparaît : ce sont des heures de travail, des produits qui se gâtent, des rendez-vous qui sautent, des enfants qui révisent au téléphone, une économie entière qui ralentit.

Pourquoi les délestages pèsent autant sur la vie quotidienne

Le premier impact, c’est la fatigue. Celle qui s’installe quand on vit en anticipant une coupure : charger le téléphone dès qu’on peut, cuisiner plus tôt, éviter certaines tâches après une heure “à risque”, repousser des lessives, improviser des lampes. Dans certaines maisons, les habitudes se déplacent : on dort plus tôt, non par discipline, mais parce que l’obscurité et la chaleur ne laissent pas beaucoup d’options.

Le second impact est silencieux : la chaleur et la conservation. Quand l’électricité devient intermittente, le frigo devient incertain. La viande, le poisson, les restes, les médicaments parfois tout ce qui dépend du froid devient fragile. Les ménages s’adaptent en achetant plus petit, plus souvent. Les marchés de quartier s’ajustent aussi : on consomme vite, on évite le stockage. Les habitudes alimentaires se modifient, non par choix, mais par prudence.

Et puis il y a l’école. Les enfants révisent avec une torche, un smartphone, une petite lampe rechargeable. Les parents investissent dans une batterie avant d’investir dans un livre. Dans beaucoup de foyers, l’énergie est devenue un poste de dépense “éducation” à part entière.

Quand le courant coupe, l’économie tousse

Les délestages frappent les commerces là où ça fait le plus mal : au cœur de la rentabilité.

Dans un snack, un restaurant, une poissonnerie, le froid est une caisse enregistreuse. S’il disparaît, la perte arrive vite : produits abîmés, ruptures, clients qui fuient. Dans un salon de coiffure, une imprimerie, un atelier de menuiserie, un petit studio créatif, c’est la production qui s’arrête. Et quand la production s’arrête, la journée ne se rattrape pas toujours.

Le réflexe, c’est le groupe électrogène. Mais le groupe électrogène a un prix, et ce prix crée une hiérarchie invisible. Ceux qui peuvent acheter un groupe, du carburant, une batterie, tiennent. Ceux qui ne peuvent pas, subissent. Et c’est ainsi que les délestages fabriquent une fracture : une économie des “équipés” et une économie des “dépendants”.

Dans certaines zones, l’entrepreneur devient technicien malgré lui. Il apprend à calculer des watts, à choisir une batterie, à gérer un bruit, à acheter du carburant au bon moment. Il ne vend plus seulement un service : il vend une continuité. Et la continuité coûte cher.

La ruée vers le solaire : solution durable ou nouveau luxe ?

Partout au Cameroun, le mot “solaire” s’est installé dans les conversations. Dans les boutiques, sur les marchés, dans les groupes WhatsApp de quartiers. Parce que le solaire promet ce que tout le monde cherche : la stabilité.

Mais le solaire est aussi un révélateur social. Un bon kit solaire, fiable, dimensionné, reste un investissement. Il faut comprendre la puissance, la batterie, l’usage réel. Et quand le marché est saturé d’offres, la tentation du “moins cher” peut coûter plus cher : pannes, batteries qui meurent vite, promesses non tenues.

Pour certains ménages, le solaire devient une décision familiale majeure : on reporte un meuble, une fête, un voyage, pour s’acheter de la lumière. Pour certains commerces, il devient une condition de survie : sans énergie, pas de service, donc pas de revenus.

Le danger, c’est que l’énergie se transforme en marqueur de classe. Un quartier où les lampes solaires brillent toute la nuit n’a pas le même quotidien qu’un quartier plongé dans le noir. Ce n’est pas seulement une question de confort : c’est une question de sécurité, d’éducation, de santé, d’opportunités.

Combien coûte un délestage, quand on additionne tout ?

On pense souvent au carburant ou aux bougies. Mais la facture réelle est plus large.

Il y a l’argent qu’on dépense pour compenser. Il y a l’argent qu’on perd quand on ne peut pas produire. Il y a le temps qui s’épuise à organiser la journée autour de l’électricité. Il y a la fatigue mentale. Et il y a la normalisation : ce moment où une société finit par considérer l’instabilité comme une habitude.

À ce stade, la question n’est plus seulement technique. Elle devient sociale : combien de projets ne naissent pas, simplement parce que l’énergie n’est pas fiable ? Combien de petits entrepreneurs restent petits, non par manque d’ambition, mais par manque de courant ?

Comment les Camerounais s’adaptent déjà

Sans attendre des solutions parfaites, les ménages et les entreprises bricolent du durable.

On mutualise l’énergie : recharge chez un voisin, partage de prises, “points de charge” improvisés.
On investit dans le rechargeable : lampes, power banks, petites batteries.
On réorganise les horaires : production le jour, vente quand le courant revient.
On invente des micro-services : recharge de téléphones, location de prises, petits espaces de travail “alimentés”.

La créativité camerounaise, ici, est une réponse. Mais c’est une réponse défensive. La vraie victoire serait de remettre l’énergie du côté de la confiance, pas du côté du stress.

Patrick Tchounjo

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