Cameroun : l’ex-patron d’EY Abdoulaye Mouchili rebondit en lançant son propre cabinet d’expertise comptable

Alors que le géant de l’audit Ernst & Young (EY) prépare son retrait du Cameroun et de plusieurs pays d’Afrique francophone d’ici avril 2026, l’un de ses visages les plus connus sur le marché local refuse de quitter la scène. Abdoulaye Mouchili, ex–Country Managing Partner d’EY pour le Cameroun et le Tchad, vient de lancer son propre cabinet d’expertise comptable, avec une ambition claire : capter une partie du marché laissé vacant par le départ du Big Four américain. Cette initiative arrive au moment précis où le retrait d’EY, après celui de PwC, ouvre une brèche estimée à plusieurs centaines de milliards de FCFA de chiffre d’affaires potentiel dans le conseil et l’audit en Afrique francophone subsaharienne. Pour les cabinets locaux, c’est un moment de vérité. Pour Mouchili, c’est une occasion en or.
Un vétéran de l’audit qui se met à son compte
Nommé en 2024 représentant d’EY au Cameroun et au Tchad, puis Country Managing Partner, Abdoulaye Mouchili traîne derrière lui près de 20 ans d’expérience dans l’audit, le commissariat aux comptes et le conseil. Diplômé de HEC Montréal et titulaire d’un CPA (Certified Public Accountant) obtenu au Colorado, il a piloté des missions pour des banques, groupes industriels, institutions publiques et multinationales opérant en Afrique centrale. Son départ du réseau EY, puis l’annonce de son propre cabinet, s’inscrivent dans un contexte de remous internes et de restructuration stratégique de la firme américaine, qui a décidé de se retirer de plusieurs marchés jugés moins prioritaires ou plus complexes en Afrique francophone. En lançant sa propre structure, Mouchili ne quitte donc pas le jeu : il change simplement de maillot.
EY se retire, le marché se rouvre
La décision d’EY de quitter le Cameroun et plusieurs pays d’Afrique francophone marque la fin d’une présence de plusieurs décennies dans la région. À la suite de PwC, qui a déjà coupé les ponts avec son réseau francophone subsaharien, ce retrait des Big Four rebat les cartes d’un secteur longtemps verrouillé par les grands réseaux internationaux. Pour les clients (banques, assureurs, grandes entreprises, opérateurs télécoms, institutions internationales) le choc est réel : il faut recaster des commissaires aux comptes, sécuriser la continuité des missions d’audit, et trouver des partenaires capables de maintenir des standards proches de ceux des grands réseaux mondiaux. C’est précisément dans cet espace que se situe le pari de Mouchili : proposer une alternative locale à haute valeur ajoutée, portée par un dirigeant qui connaît intimement les exigences des Big Four, les contraintes des régulateurs et les attentes des investisseurs.
Un positionnement de continuité premium pour rassurer les grands comptes
Le principal atout d’Abdoulaye Mouchili est son capital de confiance auprès des grands clients qu’il a accompagnés au sein d’EY. Dans un environnement où l’audit est aussi une affaire de réputation, sa trajectoire dans un cabinet global lui offre un argument clé : il promet une continuité de méthode, de rigueur et de standards, mais avec une structure plus agile, plus proche des réalités locales. Dans les faits, sa stratégie consiste à rassurer les clients orphelins d’EY en leur offrant une transition douce vers un cabinet local crédible, à capitaliser sur son réseau de talents (anciens collaborateurs, experts sectoriels, fiscalistes) pour reconstruire une équipe pluridisciplinaire, et à s’ancrer dans la régulation locale tout en restant connecté aux bonnes pratiques internationales, qu’il s’agisse des normes IFRS, des normes ISA ou des exigences de conformité en matière de lutte contre le blanchiment.
Une nouvelle donne pour les cabinets locaux
Le mouvement de Mouchili illustre une tendance plus large : le retrait de PwC et d’EY ouvre un cycle de relocalisation du marché de l’audit et du conseil en Afrique francophone. Là où la marque internationale faisait office de sésame quasi automatique pour les grands appels d’offres, les donneurs d’ordre vont désormais devoir examiner plus finement les profils des associés, la structure des équipes, la qualité des outils et la capacité d’exécution des cabinets locaux. Des acteurs émergents (anciens associés des Big Four, cabinets régionaux bien structurés, réseaux africains) se retrouvent en première ligne pour reprendre des mandats, voire pour monter en gamme. Le cabinet d’Abdoulaye Mouchili vient s’ajouter à cette recomposition, avec un positionnement singulier : un profil de dirigeant global, mais un véhicule entrepreneurial camerounais.
Entre opportunité et pression sur les standards
L’opportunité est immense, mais le défi est tout aussi élevé. Le retrait d’EY crée un espace commercial significatif, mais aussi un risque : celui d’un relâchement des standards si les nouveaux entrants ne parviennent pas à maintenir un niveau d’exigence comparable en matière de contrôle qualité, de gestion des risques et d’indépendance. Pour convaincre, le nouveau cabinet devra rapidement démontrer sa capacité à retenir et attirer des talents expérimentés, investir dans des outils technologiques d’audit et de data analytics, et afficher une gouvernance solide, à l’abri des conflits d’intérêts et des tensions internes. C’est sur ce terrain que se jouera la crédibilité d’Abdoulaye Mouchili comme patron de sa propre structure : peut-il passer du rôle de relais d’un réseau mondial à celui de constructeur d’une marque locale durable ?
Un signal aux jeunes professionnels de la finance
Au-delà du cas Mouchili, cette décision envoie un signal fort aux jeunes experts-comptables, auditeurs et consultants de la région : l’âge d’or des grands réseaux internationaux cède progressivement la place à une phase où les carrières peuvent se construire aussi dans des structures africaines, avec des trajectoires d’associés, de fondateurs et de repreneurs. Pour le Cameroun, l’arrivée d’un cabinet porté par l’ex-patron local d’EY pourrait participer à la consolidation d’un écosystème d’audit plus diversifié, moins dépendant des décisions prises à Londres, Paris ou New York, et davantage arrimé aux réalités et priorités des économies locales.
Pour l’instant, Abdoulaye Mouchili avance sa première pièce sur l’échiquier : un cabinet d’expertise comptable taillé pour le vide laissé par un géant. Les prochains mois diront s’il s’agit d’un simple mouvement opportuniste ou du début d’une nouvelle génération de champions locaux du conseil et de l’audit en Afrique francophone.
Patrick Tchounjo

