Economie

8 816 milliards FCFA : le Cameroun muscle son budget 2026 en pleine montée des contraintes de dette

Le gouvernement camerounais propose pour 2026 un budget de 8 816 milliards de FCFA, soit environ 1 000 milliards de plus qu’en 2025. Le projet de loi de finances actuellement examiné par les députés se distingue par plusieurs inflexions majeures : suppression des chapitres communs, création d’un fonds spécial pour l’emploi et affirmation d’une trajectoire budgétaire plus offensive que d’ordinaire, dans un contexte de contraintes accrues sur la dette et les recettes. Derrière la hausse nominale, l’exécutif tente de concilier trois priorités : financer les engagements structurels de l’État, absorber le choc lié au début du remboursement des appuis financiers du FMI à partir de 2026, et répondre à la pression sociale autour de l’emploi, notamment des jeunes.

Un saut de 1 000 milliards FCFA dans un contexte de marges contraintes

Avec une enveloppe portée à 8 816 milliards FCFA, le budget 2026 marque un saut significatif par rapport à 2025. Cette progression repose sur une hypothèse de mobilisation accrue des recettes internes, fiscales et douanières, dans un contexte où les appuis budgétaires des partenaires extérieurs, en particulier ceux du FMI, sont appelés à se réduire. Cette hausse traduit une volonté d’éviter un ajustement budgétaire brutal au moment où le pays doit commencer à rembourser les 573 milliards FCFA mobilisés dans le cadre du programme 2021-2025 avec le FMI, tout en maintenant des enveloppes conséquentes pour les infrastructures, la masse salariale et les dépenses sociales. Mais cette stratégie n’est pas sans risque, car elle suppose que les administrations fiscales et douanières réalisent un effort inédit de collecte dans une économie où le secteur informel reste dominant et où la trésorerie des entreprises est déjà fragilisée par les retards de paiement de l’État et le coût du crédit.

Suppression des chapitres communs et tentative de rationalisation

L’une des innovations techniques majeures du projet 2026 est la suppression des chapitres communs, ces lignes budgétaires transversales souvent critiquées pour leur manque de lisibilité et leur potentiel de dérive. En y mettant fin, le gouvernement affirme vouloir renforcer la traçabilité des dépenses et responsabiliser davantage les ministères ordonnateurs. Dans la pratique, cette réforme vise à limiter les poches de flexibilité peu contrôlées et à inscrire chaque dépense dans une logique de programme ou de politique publique clairement identifiée. Si elle est appliquée avec rigueur, cette mesure peut améliorer la qualité de l’exécution budgétaire, faciliter le contrôle parlementaire et envoyer des signaux positifs aux partenaires techniques et financiers en matière de gouvernance des finances publiques. À l’inverse, si les besoins réels ne sont pas correctement budgétés par ministère, on pourrait assister à une multiplication des virements de crédits en cours d’exercice, au détriment de la prévisibilité.

Un fonds spécial pour l’emploi face à la pression sociale

Autre signal fort, la création d’un fonds spécial pour l’emploi, explicitement adossé au budget 2026. Ce mécanisme se veut une réponse directe aux préoccupations liées au chômage et au sous-emploi, en particulier chez les jeunes diplômés et les déscolarisés. Ce fonds pourrait servir de bras financier à des programmes comme « Un Jeune, Un Métier, Un Emploi », aux dispositifs de soutien à l’auto-emploi ou aux mécanismes d’appui aux PME. L’enjeu sera de le distinguer d’un simple guichet supplémentaire. Sans ciblage clair, critères transparents et évaluation régulière, il risquerait de reproduire les limites de structures préexistantes, souvent critiquées pour leur faible impact et leur dispersion. Pour l’exécutif, ce fonds constitue aussi un signal politique, en montrant que la hausse globale du budget n’est pas uniquement absorbée par le service de la dette, la masse salariale ou les dépenses de fonctionnement, mais qu’une part visible est dédiée à l’emploi et à la cohésion sociale.

Une trajectoire budgétaire plus audacieuse sous surveillance

Le qualificatif de budget plus audacieux qu’à l’accoutumée renvoie à la fois à la taille de l’enveloppe et à la structure des arbitrages. En choisissant d’augmenter significativement les crédits plutôt que de comprimer la dépense au moment où démarrent de nouvelles obligations de remboursement, l’État fait le pari qu’une montée en puissance des recettes internes et un meilleur pilotage de la dépense permettront de tenir l’équation. Cette trajectoire sera scrutée de près par les parlementaires, qui questionnent déjà la capacité réelle à mobiliser les recettes annoncées et à réduire les arriérés de paiement intérieur ; par les investisseurs et bailleurs, attentifs à la soutenabilité de la dette publique et au respect des engagements pris dans le cadre des programmes avec le FMI et d’autres institutions ; et par le secteur privé, qui attend des signaux concrets sur le règlement de la dette intérieure, la stabilité fiscale et la capacité de l’État à ne pas accroître excessivement la pression sur les entreprises formelles pour atteindre des objectifs de recettes ambitieux.

Dans ce contexte, le budget 2026 ressemble à un test de crédibilité. S’il est exécuté sans dérive majeure et avec des résultats visibles en matière d’emploi, d’investissement public et de désendettement intérieur, il peut renforcer la position du Cameroun dans ses négociations futures avec ses partenaires financiers. Dans le cas contraire, il alimenterait les doutes sur la capacité du pays à concilier ambitions sociales, besoins d’investissement et discipline budgétaire.

Entre expansion budgétaire et discipline, un équilibre délicat

La question centrale, au-delà des chiffres, reste de savoir si le Cameroun peut se permettre une expansion budgétaire de cette ampleur au moment où se resserrent les contraintes de dette et où l’environnement international demeure incertain. Le pari du gouvernement est que l’audace contrôlée, via un budget en hausse, des réformes de structure comme la suppression des chapitres communs et la création de fonds ciblés, générera suffisamment de croissance, de confiance et de recettes pour rendre la trajectoire soutenable. Pour l’instant, les députés ont la main. Leur lecture du texte, leurs amendements éventuels et le débat qu’ils ouvriront sur l’emploi, la dette intérieure et la gouvernance budgétaire donneront les premiers éléments de réponse sur la façon dont ce budget de 8 816 milliards FCFA est perçu : comme un outil de relance maîtrisée ou comme un risque supplémentaire dans un environnement déjà fragile.

Patrick Tchounjo

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