Quatre trophées pour le Cameroun à Bangui : “AYO” et “Cicatrices” frappent fort

La diplomatie culturelle ne se fait pas seulement dans les chancelleries. Elle se fabrique aussi dans les salles, quand le public se tait, quand l’image impose son rythme, quand un jury valide ce que la rue pressentait déjà. À Bangui, le rideau est tombé hier sur une édition de Bangui Fait Son Cinéma qui confirme une réalité de plus en plus visible en Afrique centrale : le Cameroun ne vient plus seulement participer, il vient s’affirmer.
Au terme du festival, la délégation camerounaise annonce une moisson de quatre prix. Un palmarès qui s’articule autour de deux œuvres et d’un symbole : la montée en gamme d’une industrie qui apprend à gagner sur plusieurs terrains à la fois, l’interprétation, l’écriture visuelle, la série, et même le costume, ce métier discret qui fait basculer une fiction dans la crédibilité.
“AYO” : un court métrage qui fait plus que gagner, il installe une signature
Le premier fait marquant tient en un titre : “AYO”. Le film repart avec le prix du meilleur court métrage, confirmant qu’un format court peut porter une ambition longue : celle d’être vu, compris, puis retenu.
Mais “AYO” ne s’arrête pas à une récompense de film. Il couronne aussi une interprète. Manoella Nguetse décroche le prix de la meilleure interprétation féminine pour son rôle dans cette œuvre portée par Yolande Eckel et Françoise Ellong-Gomez remporte le prix du meilleur court métrage.
Dans l’économie du cinéma africain, ce double signal est précieux. Il dit que le jury n’a pas seulement aimé une histoire : il a validé une présence, un jeu, une densité émotionnelle. Or, c’est souvent l’interprétation qui traverse les frontières avant même le film : une actrice primée devient une référence, un visage qui attire les regards, une promesse de qualité pour les projets suivants.
Plus largement, le triomphe d’un court métrage est une bonne nouvelle pour un écosystème où le court est parfois traité comme un “sas” et non comme une destination. À Bangui, “AYO” rappelle au contraire que le court peut être un format de prestige, capable de faire briller une école d’écriture, une direction d’acteurs, un style de mise en scène.
“Cicatrices” : la série s’impose, et le détail du costume devient une victoire
Le second bloc du palmarès est tout aussi révélateur : la série “Cicatrices” réalise un doublé en repartant avec le prix d’or de la meilleure série et le prix du meilleur costume.
Derrière ces deux récompenses, il y a un message stratégique : le cinéma camerounais ne gagne pas seulement dans la narration, mais aussi dans la fabrication. Récompenser une série, c’est reconnaître une capacité de long souffle : construction des épisodes, continuité des personnages, cohérence visuelle, rythme. Récompenser un costume, c’est saluer ce qui fait souvent la différence entre une fiction “vue” et une fiction “crédible”.
La série “Cicatrices” de Anurin Nwunembom – Ultimate , produit par Sandra Nelly Kom remporte deux prix: le prix du meilleur costume (un métier trop souvent sous-estimé dans les industries audiovisuelles africaines) et le prix d’or de la meilleure série.
Quatre prix, mais surtout une photographie de la filière camerounaise
Pris ensemble, ces quatre trophées dessinent une cartographie intéressante de ce que le Cameroun exporte aujourd’hui :
- Des actrices capables de porter un film jusqu’au prix, donc un réservoir de talents “face caméra”.
- Des films courts capables de gagner, donc une capacité à raconter vite, fort, avec style.
- Des séries capables de dominer une compétition, donc une montée en puissance sur un format qui structure désormais la consommation africaine (télévision, plateformes, web).
- Des métiers techniques qui deviennent compétitifs, donc un début d’industrialisation de la chaîne de valeur.
Ce n’est pas anodin. Le cinéma se développe quand les métiers se stabilisent : scénario, image, montage, son, décor, costume, production. À travers “AYO” et “Cicatrices”, le Cameroun montre qu’il avance non pas sur un seul pilier, mais sur plusieurs.
Une présence sur place qui compte : quand le trophée devient une passerelle
Autre détail révélateur : les trophées ont été récupérés sur place par Valérie Victoire Elemva (costumière), Gabriel Hervé Gwet et Anurin Nwunembom.
Ce geste semble anecdotique, mais il ne l’est pas. Dans les festivals africains, la présence physique fait partie de la stratégie : elle ouvre des discussions, déclenche des contacts, crée des passerelles pour les coproductions et les circulations de projets. Un prix sans réseau est une médaille. Un prix avec réseau devient une rampe.
Dans une région où l’Afrique centrale cherche encore ses grands circuits de diffusion internes, ces festivals jouent un rôle de marché informel : on y repère, on y négocie, on y projette déjà l’étape suivante.
Ce que cette moisson dit de Bangui… et de la région
Bangui Fait Son Cinéma s’installe progressivement comme un carrefour culturel régional. Le festival met l’accent sur les œuvres africaines et afro-descendantes, avec une programmation conçue comme un espace de circulation des récits et des métiers.
Dans ce contexte, la performance camerounaise a une portée qui dépasse le palmarès : elle confirme que les échanges créatifs en Afrique centrale peuvent produire des résultats visibles, et que la région peut devenir un espace de compétition artistique, pas seulement un marché de consommation.
Une question s’ouvre : transformer le palmarès en industrie
Reste l’enjeu principal, celui qui revient après chaque victoire : que fait-on du trophée ?
Un festival peut offrir de la reconnaissance, mais la durabilité se construit ailleurs : financements, distribution, structuration des équipes, protection des droits, diffusion télévisuelle, circulation sur plateformes, ventes à l’international.
La bonne nouvelle, c’est que ce palmarès offre au Cameroun un argument de poids : celui d’une création capable de gagner sur la forme et sur le fond. La responsabilité, désormais, est de convertir cette reconnaissance en projets, en contrats, et en continuité.
Patrick Tchounjo



