Economie

Cameroun : la dette intérieure franchit 4 200 milliards FCFA, en hausse de 15,5 % sous l’effet des émissions de titres publics

Le Cameroun intensifie sa stratégie de financement domestique. Selon les données publiées par la Caisse autonome d’amortissement (CAA), la dette intérieure de l’administration centrale, hors restes à payer, a atteint 4 246 milliards de FCFA à fin septembre 2025, soit une hausse de 15,5 % par rapport à la même période en 2024. Cette progression témoigne d’une dynamique soutenue de recours au marché monétaire régional, alors que l’État cherche à couvrir ses besoins croissants de financement dans un contexte budgétaire tendu.

Une dépendance croissante aux titres publics

La hausse de la dette intérieure est principalement alimentée par la montée en puissance des émissions de titres publics, qui représentent désormais 54,7 % de l’encours total. Ces instruments — Bons du Trésor assimilables (BTA) et Obligations du Trésor assimilables (OTA) — sont devenus les outils privilégiés de financement du Trésor public sur le marché de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac).

Cette stratégie traduit la volonté du gouvernement d’accroître la mobilisation de l’épargne domestique et de réduire la dépendance à la dette extérieure, dans un environnement marqué par des conditions de financement internationales plus strictes. La CAA évoque une « dynamique soutenue de mobilisation des ressources financières domestiques au service des besoins de financement de l’État », soulignant l’importance croissante du marché sous-régional dans la gestion de la dette publique.

Le marché régional, pilier du financement public

Le recours aux BTA et OTA s’est renforcé ces deux dernières années, à mesure que le Cameroun s’imposait comme acteur majeur du marché des titres publics de la Cemac. Selon les statistiques de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), le pays figure parmi les émetteurs les plus actifs, aux côtés du Gabon et du Congo.

Les OTA, à maturité longue, servent à financer des projets d’investissement et à restructurer les échéances existantes, tandis que les BTA, à court terme, permettent de gérer la trésorerie de l’État. Cette diversification des instruments vise à optimiser le coût de la dette tout en soutenant la stabilité macroéconomique.

Mais cette stratégie a aussi un revers : elle accroît la pression sur le marché monétaire régional et expose l’État à une hausse des taux d’intérêt en cas de surémission. Les investisseurs institutionnels, principalement des banques et fonds de pension, exigent désormais des rendements plus élevés pour absorber le volume croissant de titres.

Une politique de financement prudente mais sous tension

Le recours intensif aux financements domestiques s’explique aussi par la contraction des financements extérieurs, conséquence d’un contexte international plus rigoureux et du ralentissement des décaissements liés aux programmes d’appui budgétaire. Le programme économique et financier 2021–2025, soutenu par le Fonds monétaire international (FMI), impose une discipline budgétaire accrue, tout en incitant à une meilleure gestion de la dette intérieure.

Les émissions sur le marché local permettent de préserver les réserves de change et de réduire les risques de change, mais elles doivent être accompagnées d’une stratégie rigoureuse de remboursement. À ce titre, la CAA souligne que la dette intérieure demeure « soutenable », bien que sa progression rapide nécessite une vigilance accrue.

Un levier de souveraineté financière

L’orientation vers le financement domestique s’inscrit dans une logique de souveraineté budgétaire. En développant son marché intérieur de la dette, le Cameroun renforce sa capacité d’autofinancement et crée un cercle vertueux d’investissement public et de développement financier.

Cette stratégie permet également de dynamiser le marché sous-régional des capitaux, considéré comme un instrument clé pour l’intégration économique de la Cemac. Les titres émis par le Cameroun constituent aujourd’hui des références de liquidité pour les investisseurs, contribuant à la formation d’une courbe de taux régionale.

Cependant, la montée rapide de la dette intérieure souligne les limites d’une dépendance excessive aux marchés domestiques. Les marges budgétaires restent contraintes, et la soutenabilité du service de la dette dépendra largement de la capacité du gouvernement à contenir le déficit public, qui avoisine 3 % du PIB selon les estimations du FMI.

Un équilibre à trouver entre financement et stabilité

Le gouvernement camerounais devra arbitrer entre la nécessité de financer les priorités nationales — infrastructures, santé, énergie — et le maintien d’une trajectoire budgétaire soutenable. La hausse de la dette intérieure, bien que maîtrisée, reflète une tension persistante entre besoins de financement et discipline fiscale.

Pour les analystes, la prochaine étape consistera à renforcer la gestion active du portefeuille de dette, notamment en allongeant les maturités et en diversifiant la base d’investisseurs. Le succès de cette stratégie dépendra aussi de la confiance du marché, étroitement liée à la transparence de la politique budgétaire et à la stabilité macroéconomique.

À l’heure où la Cemac mise sur la consolidation budgétaire et la relance de l’investissement productif, le Cameroun illustre le paradoxe des économies émergentes africaines : s’endetter davantage pour financer la croissance, tout en tentant de préserver la stabilité financière.

Patrick Tchounjo

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