Energies

Cameroun : tension autour des quotas de carburant, le GPP monte au créneau

Une crise silencieuse mais lourde de conséquences se profile dans le secteur pétrolier camerounais. Depuis le 1er novembre 2025, les principaux distributeurs regroupés au sein du Groupement des professionnels du pétrole (GPP) ont décidé de ne plus s’approvisionner auprès des importateurs non membres. Une décision perçue comme un ultimatum adressé au gouvernement et révélatrice d’un profond malaise dans la répartition des quotas d’importation du super et du gasoil.

Une tension alimentée par le sentiment d’exclusion

Derrière cette crispation se cache un conflit ouvert entre les acteurs historiques du marché et de nouveaux venus jugés « privilégiés ». Dans une correspondance adressée le 2 octobre 2025 à Okie Johnson Ndoh, directeur général de la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (CSPH) et président du Comité ad hoc des importations, le GPP, présidé par Antoine Ndzengue, dénonce une marginalisation systématique de ses membres dans les processus d’importation.

Le groupement, qui rassemble des majors telles que TotalEnergies, Tradex, Neptunes Oil, Ola Energy, Gulfcam et Corlay Cameroun, estime que les quotas d’importation sont désormais attribués de manière opaque, au profit d’importateurs opportunistes, souvent sans expérience dans la logistique pétrolière.

Selon plusieurs sources au ministère de l’Eau et de l’Énergie, cette redistribution des quotas aurait été décidée pour « diversifier les sources d’approvisionnement » et « prévenir les risques de pénurie ». Mais pour les distributeurs historiques, il s’agit surtout d’un affaiblissement volontaire de leur position au profit d’acteurs proches du pouvoir.

Le cœur du problème : les quotas et les marges

Au Cameroun, les importations de carburant sont strictement encadrées par l’État, via la CSPH, qui attribue chaque année des volumes d’importation aux opérateurs agréés. Ces quotas déterminent les parts de marché et donc les marges bénéficiaires des entreprises.
Or, depuis le début de 2025, plusieurs sociétés jusque-là marginales auraient bénéficié d’autorisations exceptionnelles, modifiant profondément l’équilibre du secteur.

« Nous avons été écartés des circuits d’importation alors que nous assumons la distribution sur tout le territoire », déplore un cadre d’une société membre du GPP. Selon lui, cette politique désorganise la chaîne d’approvisionnement et risque à terme d’entraîner des tensions sur les stocks nationaux de carburant.

Une décision à haut risque pour l’État

En décidant de boycotter les importateurs non membres, le GPP met en péril la stabilité du marché. Car ces grands distributeurs contrôlent une part importante des stations-service et de la logistique nationale. Une rupture d’approvisionnement, même partielle, pourrait avoir un impact immédiat sur les consommateurs : files d’attente dans les stations, hausse temporaire des prix sur le marché parallèle et perturbations du transport routier.

Le ministère de l’Eau et de l’Énergie et la CSPH tentent depuis plusieurs jours d’apaiser les tensions. Des réunions de crise auraient été convoquées à Yaoundé pour éviter que la situation ne dégénère en une pénurie.

Un symptôme d’une gouvernance économique fragilisée

Cette crise révèle les failles structurelles du modèle pétrolier camerounais, dominé par une forte intervention de l’État et une dépendance quasi totale aux importations. Alors que la raffinerie de la SONARA n’a toujours pas repris ses activités à pleine capacité depuis l’incendie de 2019, le pays dépend entièrement des produits importés pour alimenter son marché domestique.

Dans ce contexte, la moindre perturbation dans l’attribution des quotas devient un enjeu politique et économique majeur. La colère du GPP traduit un bras de fer latent entre l’administration, soucieuse de contrôler le secteur, et les opérateurs privés, qui réclament plus de transparence et de prévisibilité dans la gouvernance énergétique.

Une équation à résoudre d’urgence

Entre les intérêts économiques, les considérations politiques et les impératifs sociaux, le gouvernement devra trancher avec prudence. Un déséquilibre prolongé risquerait d’affecter non seulement la distribution, mais aussi la stabilité des prix à la pompe — dans un contexte où l’État continue de subventionner massivement les carburants.

Pour beaucoup d’observateurs, cette crise est un signal d’alarme : le Cameroun doit repenser en profondeur sa politique d’importation et de régulation pétrolière, au risque de voir son système s’enliser dans des querelles d’intérêts.

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page