Céréales pour bébés : Nestlé face aux accusations de “double standard sucré” en Afrique

Nestlé se retrouve à nouveau au centre d’une controverse mondiale sur le sucre, et cette fois l’Afrique est en première ligne. Dans une enquête rendue publique par l’ONG suisse Public Eye, appuyée par 19 organisations africaines, le géant agroalimentaire est accusé de vendre sur le continent des céréales infantiles nettement plus sucrées que celles commercialisées en Europe ou en Suisse, son pays d’origine. L’affaire cible en particulier Cerelac, la marque phare de céréales pour bébés de Nestlé, très populaire en Afrique. Selon les analyses réalisées en laboratoire sur 94 échantillons achetés dans plus de 20 pays africains, plus de 90 % des produits testés contiendraient du sucre ajouté, avec une moyenne d’environ 6 grammes par portion, soit près d’une cuillère et demie de sucre par bol. En Europe, pour des produits similaires destinés à des bébés du même âge, les versions vendues en Suisse, en Allemagne ou au Royaume-Uni ne contiennent aucun sucre ajouté, selon Public Eye. Face à ces accusations, Nestlé conteste toute malversation, insiste sur le respect strict des normes nationales et internationales, et met en avant le déploiement progressif de variantes sans sucre ajouté dans la quasi-totalité de ses marchés.
Une enquête qui met à nu des écarts entre Nord et Sud
Pour documenter ses allégations, Public Eye s’est associée à des activistes et associations de consommateurs dans plus de vingt pays africains. Les équipes ont acheté des boîtes de Cerelac dans des pharmacies, supermarchés et boutiques de quartier, avant de les envoyer à un laboratoire européen pour analyse. Les résultats sont jugés préoccupants par les ONG : plus de neuf produits sur dix contiennent du sucre ajouté, la teneur moyenne se situe autour de 6 grammes par portion, avec des pics à 7,5 grammes dans certains produits vendus au Kenya. Dans des pays comme l’Égypte, Madagascar, l’Afrique du Sud, le Malawi ou le Nigeria, des variantes affichent systématiquement entre 5 et 6 grammes par portion.
À titre de comparaison, les variantes similaires de Cerelac vendues en Suisse et sur plusieurs marchés européens pour des bébés dès six mois sont mises en avant avec la mention « sans sucres ajoutés ». Pour les ONG, ce contraste illustre un double standard jugé injustifiable entre enfants des pays riches et ceux des pays à revenu faible ou intermédiaire. Elles s’appuient également sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, qui préconise l’absence de sucres ajoutés et d’édulcorants dans les aliments destinés aux enfants de moins de trois ans, afin d’éviter l’installation d’une préférence durable pour les produits sucrés et de réduire le risque d’obésité ou de caries.
La ligne de défense de Nestlé : conformité et lutte contre la malnutrition
Nestlé rejette fermement ces accusations. Dans un communiqué repris par plusieurs médias, l’entreprise juge les conclusions de Public Eye trompeuses et scientifiquement inexactes, estimant qu’elles ne distinguent pas clairement les sucres ajoutés des sucres naturellement présents dans les céréales, le lait ou les fruits utilisés comme ingrédients.
La multinationale assure que l’ensemble de ses produits respecte les réglementations nationales ainsi que les standards internationaux, comme le Codex Alimentarius, en matière de composition et d’étiquetage. Elle soutient par ailleurs que son approche nutritionnelle est cohérente dans tous les pays et qu’elle ne pratique pas de double standard, tout en mettant en avant le rôle de ses céréales infantiles dans la lutte contre la malnutrition en fournissant des nutriments essentiels, notamment le fer, les vitamines et les minéraux, à des populations où les carences restent fréquentes.
Sur la question précise du sucre, Nestlé met en avant une stratégie de réduction progressive et affirme que des variantes sans sucres ajoutés de ses céréales pour bébés sont déjà disponibles dans 97 % de ses marchés, avec un objectif de couverture de 100 % d’ici fin 2025. En substance, le message officiel repose sur deux piliers : les produits seraient conformes aux lois en vigueur et l’entreprise serait déjà engagée dans une trajectoire d’amélioration, y compris en Afrique.

Les ONG africaines dénoncent une “injustice nutritionnelle”
Pour les organisations africaines qui ont signé une lettre ouverte à Nestlé, cette défense ne suffit pas. Dans ce courrier adressé à la direction du groupe, l’International Baby Food Action Network et 19 ONG de 13 pays africains demandent à la multinationale de mettre fin à ce qu’elles perçoivent comme une forme de discrimination sanitaire entre enfants du Nord et du Sud.
Selon elles, l’ajout de sucre dans des produits destinés à des nourrissons de six mois et plus est en contradiction avec l’esprit des recommandations de l’OMS sur les sucres libres et l’alimentation des jeunes enfants, contribue à ancrer des préférences pour les aliments sucrés dans des sociétés déjà confrontées à la montée des maladies non transmissibles liées à l’alimentation, et illustre les failles des cadres réglementaires nationaux, souvent moins stricts que ceux de l’Union européenne pour les produits destinés aux tout-petits.
Au-delà de la seule question des céréales, ces acteurs voient dans cette affaire le symptôme d’une réalité plus large : celle de marchés africains où les normes sont moins protectrices, les contrôles plus rares, et où les grandes marques disposent d’une marge de manœuvre plus importante pour adapter leurs formulations.
Entre malnutrition et “génération sucrée” : un dilemme africain
Sur le terrain, la controverse met en lumière un dilemme bien réel pour de nombreux pays africains : concilier la lutte contre la malnutrition infantile et la prévention d’une transition nutritionnelle malsaine marquée par la prolifération de produits ultra-transformés riches en sucres.
Nestlé, comme d’autres industriels, avance souvent l’argument de l’appétence : dans des contextes de précarité, des céréales légèrement sucrées seraient plus facilement acceptées par les nourrissons, favorisant ainsi l’apport de calories et de micronutriments nécessaires. Les experts de santé publique rappellent toutefois qu’il n’existe aucun besoin physiologique en sucres libres chez le nourrisson, que les lignes directrices de l’OMS recommandent de limiter ces sucres à moins de 10 % de l’apport énergétique, idéalement en dessous de 5 %, pour tous les enfants, et qu’ajouter du sucre très tôt dans l’alimentation augmente le risque d’installer des préférences gustatives durables pour les aliments très sucrés, avec des conséquences possibles sur tout le reste de la vie.
La question, pour les pouvoirs publics africains, ne consiste donc pas seulement à vérifier la conformité de ces produits aux normes existantes, mais à décider du niveau d’ambition nutritionnelle qu’ils souhaitent imposer aux industriels présents sur leurs marchés.
Un débat qui dépasse le cas Nestlé
L’affaire Cerelac se déroule en outre dans un contexte mondial de remise en cause plus large de la qualité nutritionnelle des aliments industriels pour bébés, y compris en Europe. Des études récentes ont mis en évidence des teneurs élevées en sucres et des profils nutritionnels discutables dans de nombreuses purées, snacks et céréales pour tout-petits, renforçant les appels à des règles plus strictes sur le sucre et le marketing.
En Afrique, où la croissance démographique est forte et où les classes urbaines se développent rapidement, le marché de la nutrition infantile représente un enjeu commercial majeur. Nestlé, qui contrôle une part significative du marché mondial des aliments pour bébés, a fait du continent africain, de l’Asie et de l’Amérique latine des terrains prioritaires pour ses marques Cerelac et Nido.
La question posée par Public Eye et les organisations africaines est finalement double : les standards appliqués aux produits pour bébés doivent-ils être harmonisés au niveau le plus protecteur, quel que soit le pouvoir d’achat des familles ou la faiblesse des cadres réglementaires locaux, et jusqu’où les États africains sont-ils prêts à aller pour exiger des formulations plus saines, au risque de renchérir certains produits ou de provoquer un retrait de certaines offres ?
Une bataille de confiance autour de l’alimentation des plus vulnérables
Pour l’heure, Nestlé déploie une stratégie de défense technique et communicationnelle fondée sur la conformité réglementaire, la réduction progressive des sucres ajoutés, la mise en avant de variantes sans sucres et un discours axé sur la lutte contre la malnutrition. Les ONG, de leur côté, misent sur la pression de l’opinion publique et la construction d’un dossier de double standard susceptible d’influencer les régulateurs et les consommateurs.
Au-delà des grammes de sucre par portion, c’est la question de la confiance qui se trouve au centre du débat : les parents africains peuvent-ils être assurés que les produits destinés à leurs bébés obéissent aux mêmes exigences nutritionnelles que ceux vendus à Zurich, Paris ou Berlin ?
La réponse dépendra autant des choix de Nestlé dans les prochains mois que de la capacité des États africains à élever le niveau de leurs régulations en matière d’alimentation infantile. Entre le risque de malnutrition et celui d’une « génération sucrée » exposée très tôt à des produits ultra-transformés, c’est un véritable test de gouvernance sanitaire qui se joue aujourd’hui dans les rayons bébés des supermarchés du continent.
Patrick Tchounjo



