Economie

Cameroun : le visa électronique rapporte déjà 46,9 milliards F CFA à l’État

En un peu plus d’un an et demi d’exploitation, le visa électronique camerounais s’impose déjà comme un véritable actif financier pour l’État. Présentant, le 26 novembre, devant les parlementaires le Programme économique, financier, social et culturel du gouvernement pour l’exercice 2026, le Premier ministre a livré des chiffres qui confirment la montée en puissance de la plateforme de délivrance en ligne des visas d’entrée au Cameroun.

Au 30 septembre 2025, ce sont 411 439 visas payants qui ont été délivrés, générant 46,873 milliards F CFA de recettes pour le Trésor public. À ces visas payants s’ajoutent 34 508 visas gratuits, essentiellement diplomatiques ou à caractère officiel. Au-delà de la statistique, c’est une transformation silencieuse qui est à l’œuvre : le visa, longtemps perçu comme un simple document administratif, devient un flux monétisé, tracé et piloté au cœur de l’architecture financière de l’État.

Un dispositif 100 % en ligne qui change d’échelle

Le système de visa électronique est opérationnel depuis le 30 avril 2023. Désormais, tout voyageur souhaitant se rendre au Cameroun peut déposer sa demande en ligne via la plateforme evisacam, suivre son traitement et obtenir une réponse en 72 heures pour la procédure normale, ou 24 heures pour la procédure express.

Ce basculement vers le tout numérique répond à un triple objectif. D’abord, simplifier le parcours usager en évitant les déplacements et les longues files d’attente devant les consulats. Ensuite, réduire les délais de traitement et les manipulations physiques de dossiers, sources de lenteurs et de dysfonctionnements. Enfin, offrir à l’administration une traçabilité complète des demandes et un tableau de bord centralisé des flux de voyageurs, par nationalité, par motif et par période.

Pour un pays qui cherche à se repositionner sur la carte des destinations d’affaires et touristiques en Afrique centrale, la modernisation de la chaîne visa est un passage obligé. Elle conditionne la perception de la « destination Cameroun » auprès des investisseurs, des opérateurs économiques et des compagnies aériennes.

Une nouvelle grille tarifaire, entre attractivité et rendement budgétaire

La dématérialisation des visas intervient dans le sillage de la révision des frais de visa, actée par la loi de finances 2023. Avant la réforme, les tarifs étaient de 50 000 F CFA pour un séjour de 3 mois, 100 000 F CFA pour 6 mois et 150 000 F CFA pour 12 mois.

La nouvelle grille simplifie la structure de l’offre : deux grandes catégories seulement, court séjour (6 mois) et long séjour (12 mois), délivrées en procédure normale (72 heures) ou procédure express (24 heures). Pour la procédure normale, les anciens prix ont été maintenus, ce qui permet de ne pas pénaliser les flux classiques tout en préservant l’attractivité.

Le tournant se situe au niveau de la procédure d’urgence. Le visa court séjour express est désormais facturé 150 000 F CFA, contre 100 000 F CFA auparavant, soit +50 %. Le visa long séjour express est passé de 150 000 F CFA à 200 000 F CFA, soit une hausse d’environ 33,3 %. En clair, le gouvernement a choisi de monétiser la valeur du temps : ceux qui veulent une décision en 24 heures paient une prime, qui se répercute directement sur les recettes publiques.

Avec 46,873 milliards F CFA encaissés en neuf mois sur les seuls visas payants, l’hypothèse d’un visa électronique comme ligne budgétaire structurante devient tangible. Pour les autorités, il s’agit d’un double levier : améliorer la compétitivité de la destination Cameroun tout en optimisant une source de revenus non fiscale à fort potentiel.

Quand le visa devient un flux financier digitalisé

Si le visa électronique relève d’abord de la politique migratoire, il touche aussi de plein fouet l’écosystème bancaire et financier du pays. Chaque e-visa payant correspond à un flux digital : paiement en ligne, traçable, centralisé, qui transite par des solutions de monétique, des passerelles de paiement et, derrière, des banques locales ou des partenaires internationaux.

Pour le Trésor, le dispositif réduit mécaniquement les risques de fuites de recettes associés aux paiements en cash ou aux circuits parallèles. L’argent du visa entre désormais dans un circuit sécurisé, conciliable, intégrable en temps quasi réel dans le suivi des recettes de l’État. Pour les banques et les prestataires de paiement, le visa électronique représente un volume régulier de transactions, libellées en devises ou en monnaie locale selon les canaux, avec des commissions et des services annexes (gestion de plateformes, sécurisation des paiements, lutte contre la fraude).

Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large : la transformation de segments longtemps administratifs (état civil, douanes, impôts, visas) en flux numériques bancarisés, au croisement de la fintech, de la fiscalité et de la régulation.

Sécurisation des données et souveraineté numérique

Le volet technologique du système n’est pas neutre. Le gouvernement met en avant une solution fournie par Impact Palmarès, déjà expérimentée à l’ambassade du Cameroun en Côte d’Ivoire pour les visas biométriques, et intégrée au système DIPLOMAT, développé en interne par la cellule des nouvelles technologies et de la cryptographie du ministère des Relations extérieures.

Cette combinaison doit permettre, selon les autorités, d’élever le niveau de sécurité des titres délivrés, de centraliser les données consulaires et de donner à l’État une vision consolidée des flux de visas. L’objectif est clair : réduire la fraude documentaire, limiter les visas hors circuit, mieux contrôler les entrées sur le territoire et piloter la politique de visas sur la base d’indicateurs fiables.

Pour le Cameroun, le e-visa devient ainsi un enjeu de souveraineté numérique : la maîtrise des données, des infrastructures logicielles et des interfaces de paiement conditionne à la fois la sécurité des frontières, la lutte contre les réseaux illégaux et l’optimisation des recettes.

Un outil d’attractivité… sous surveillance des usagers

Reste une équation délicate à résoudre : faire du visa électronique un accélérateur d’attractivité, sans en faire un frein financier ou administratif. Sur ce point, la perception des usagers voyageurs d’affaires, diaspora, touristes sera déterminante. Délais réellement respectés, ergonomie de la plateforme, qualité de l’assistance et lisibilité des tarifs pèseront autant que les chiffres de recettes dans le bilan réel de la réforme.

Pour l’instant, les 411 439 visas payants délivrés en moins de deux ans et les près de 47 milliards F CFA engrangés donnent au gouvernement des arguments pour présenter le dispositif comme un succès de la digitalisation des services publics. La prochaine étape sera d’en mesurer l’impact sur les flux d’investisseurs, de touristes, de participants à des conférences, bref, sur la capacité du Cameroun à se repositionner dans la concurrence régionale des destinations africaines.

Entre levier budgétaire, outil d’inclusion numérique et produit quasi financier, le visa électronique camerounais est en train de changer de statut. À l’heure où les États cherchent de nouvelles marges de manœuvre pour financer leurs politiques publiques, ce type de dispositif pourrait bien inspirer d’autres administrations… à condition de rester au service de la mobilité et de l’ouverture, et non l’inverse.

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page