Cameroun : le prix du café atteint un sommet de 20 ans, autour de 5 100–5 150 FCFA/kg

Il y a des chiffres qui, dans une filière agricole, valent plus qu’un indicateur conjoncturel. Ils redessinent une saison, modifient les arbitrages des exportateurs, réveillent l’attention des pouvoirs publics… et ravivent, chez les producteurs, une question vieille comme le café lui-même : qui capte vraiment la hausse ?
En décembre 2025, le café camerounais s’est installé dans cette zone rare où un prix devient un message. Selon les données relayées par la presse économique à partir de l’Office national du cacao et du café (ONCC), le prix à l’exportation de l’arabica a culminé autour de 5 150 FCFA/kg, un plus haut sur deux décennies.
Cette poussée n’arrive pas en rupture, mais en continuité : elle prolonge une année de hausse progressive, dans un marché mondial sous tension, où la rareté et la spéculation ont souvent la même signature.
Un record national dans une vague mondiale
Le Cameroun n’a pas “créé” seul ce cycle haussier. Il en est un bénéficiaire, relatif dans un environnement international qui s’est durci. En 2024, les prix mondiaux du café ont atteint un niveau pluriannuel, principalement sous l’effet de conditions climatiques défavorables dans plusieurs pays producteurs, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
À cela s’ajoutent des tensions d’offre et des stocks qui se contractent :Le média Reuters a rapporté, sur la base d’analyses de marché, que la hausse des prix est alimentée par des dwindling stockpiles et des chocs climatiques, notamment au Brésil, premier producteur mondial.
Dans ce contexte, le “record camerounais” n’est pas un accident : il est la traduction locale d’un système mondial où l’arabica (comme le robusta) est redevenu une matière première stratégique.
5 150 FCFA/kg : un pic… et une volatilité qui demeure
Le chiffre de 5 150 FCFA/kg constitue un repère, mais il ne raconte pas toute la dynamique. Les prix “observés” varient selon les dates, les bases (FOB/CIF) et les fenêtres de calcul. Sur sa page de prix quotidiens, l’ONCC affichait, au 31 décembre 2025, un arabica autour de 4 151 FCFA/kg (FOB) et 4 310 FCFA/kg (CIF).
Cette différence entre un pic mensuel médiatisé et un niveau quotidien de fin de mois illustre une réalité clé : le café monte, mais il bouge. Et la volatilité, dans une filière où les producteurs ont peu de pouvoir de fixation, peut transformer une bonne nouvelle en promesse fragile.
Des recettes en hausse, mais la question de la transmission
L’enjeu immédiat de cette flambée est budgétaire et commercial. La presse économique camerounaise indique qu’après une progression marquée, les recettes de la campagne 2024/2025 ont atteint environ 36,5 milliards FCFA, en hausse significative sur un an.
Sur le plan macro, c’est un signal positif : le café redevient un contributeur visible dans un panier d’exportations dominé par d’autres matières premières.
Mais sur le plan micro, la question décisive reste entière : à quel niveau de la chaîne la hausse se dépose-t-elle ? La FAO rappelle un mécanisme souvent contre-intuitif : les chocs de prix sur le café brut mettent du temps à se répercuter côté consommateurs, et l’essentiel de la hausse est absorbé par les coûts et les marges de transformation ; à l’inverse, les gains côté producteurs peuvent rester modestes, selon les pays et les systèmes de commercialisation.
Autrement dit : un record à l’export ne garantit pas automatiquement un saut de revenus à la parcelle, surtout si l’encadrement, la qualité, le financement et la collecte restent contraints.
Pourquoi le Cameroun “profite” moins que les géants
Le Cameroun est un exportateur de taille modeste comparé aux mastodontes. Cette asymétrie pèse sur trois paramètres :
La puissance de négociation : les grands origines influencent le marché par leurs volumes ; les petits le subissent davantage.
La régularité : la prime de marché se gagne aussi sur la capacité à livrer des quantités constantes et traçables.
La qualité et la certification : plus le marché se tend, plus les acheteurs deviennent exigeants et plus la qualité devient un levier de prix.
Le pays a bien un potentiel, mais il a aussi une histoire : la filière a connu un long recul (surfaces, encadrement, organisation), puis des tentatives de relance. Les objectifs de production et de redynamisation sont régulièrement rappelés dans l’espace public, mais la réalité demeure structurée par la fragmentation des exploitations et la pression des coûts.
Un effet diplomatique : Yaoundé prend la présidence de l’OIAC
Cette hausse n’est pas seulement économique, elle devient politique. Sur le plan continental, la dynamique a contribué à repositionner le Cameroun dans les cercles de gouvernance sectorielle. Le pays a été élu à la présidence de l’Organisation interafricaine du café (OIAC/IACO) pour l’exercice 2025/2026, lors de la 65e Assemblée générale tenue à Bujumbura (Burundi) le 3 décembre 2025.
La symbolique est forte : au moment où les prix mondiaux redeviennent centraux, le Cameroun gagne un rôle de coordination, d’agenda et de plaidoyer, notamment sur la valeur ajoutée, la durabilité et la place du producteur africain dans une chaîne mondiale qui rémunère mieux la torréfaction que l’origine.
Ce que révèle vraiment ce record
Un prix record est toujours une loupe. Il amplifie des forces déjà présentes.
Le café redevient un actif stratégique
Quand les prix montent durablement, les États reviennent : ils parlent recettes, balance commerciale, image-pays, politique agricole. Mais ils reviennent aussi parce que le café expose un pays à la volatilité mondiale. La hausse est bonne, la dépendance l’est moins.
La filière est jugée à sa capacité d’absorber la hausse
Une hausse “simple” se convertit en richesse si le système est prêt : qualité, traçabilité, accès aux intrants, routes, financement de campagne, transformation locale. Sinon, la hausse crée surtout… un moment.
Le vrai match se joue sur la valeur ajoutée
Le record à l’export rappelle un problème structurel : l’essentiel de la valeur mondiale du café se capte après l’origine. Et tant que l’Afrique restera principalement exportatrice de matière première, elle gagnera quand les prix explosent… et souffrira quand ils redescendent.
Ce que 2026 peut changer (si le Cameroun le décide)
La présidence de l’OIAC offre un levier politique, mais l’impact dépendra d’axes concrets :
Qualité et différenciation : plus d’arabica premium, meilleures pratiques post-récolte, réduction des défauts.
Organisation : coopératives plus solides, collecte structurée, transparence des prix payés aux producteurs.
Financement : crédit de campagne et mécanismes de stabilisation pour éviter que la volatilité ne casse l’élan.
Transformation : même progressive, une montée en torréfaction et produits finis protège mieux contre les cycles.
Le record de décembre 2025 est donc moins une “fin” qu’un test : le Cameroun veut-il seulement profiter de la hausse, ou s’en servir comme tremplin pour réarmer sa filière ?
Patrick Tchounjo



