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Cameroun : la remontée des prix de l’aluminium offre un souffle financier à Alucam, malgré une production en chute libre

La Compagnie camerounaise de l’aluminium (Alucam) peut enfin respirer. Après plusieurs trimestres de turbulences industrielles, la hausse des prix de l’aluminium sur le marché international vient redonner un peu d’oxygène à l’entreprise publique, pilier historique du secteur industriel camerounais. Selon les données de l’Indice composite des cours des produits de base (ICCPB), le prix de la tonne d’aluminium a progressé de 7 % au troisième trimestre 2025, atteignant 2 619 dollars, contre 2 448,8 dollars au trimestre précédent.

Cette embellie intervient après une baisse cumulée de 6,9 % sur les six premiers mois de l’année, marquant un renversement de tendance sur un marché mondial volatil, où la demande repart timidement à la hausse, notamment en Chine et dans l’industrie automobile européenne. Pour Alucam, cette remontée des cours constitue une bouffée d’air financier bienvenue, dans un contexte où sa production reste sévèrement affectée par des contraintes techniques et énergétiques.

Une trésorerie sous tension mais en voie de stabilisation

Entre juin et septembre 2025, la reprise des prix mondiaux devrait renflouer partiellement la trésorerie d’Alucam, dont les revenus avaient été laminés par une chute spectaculaire de la production industrielle. D’après la note de conjoncture économique du ministère des Finances (Minfi), la production d’aluminium primaire de l’entreprise a reculé de 40,8 % au premier trimestre 2025, en raison de la mise à l’arrêt de plus de la moitié des cuves d’électrolyse. Ces interruptions, provoquées par des défaillances techniques majeures dans les installations d’Edéa, ont réduit la capacité opérationnelle du producteur à un niveau historiquement bas.

Malgré cette contraction, l’amélioration des cours offre un effet de compensation. Selon une source proche de la direction, chaque hausse de 100 dollars sur le prix de la tonne d’aluminium représente plusieurs milliards de FCFA supplémentaires dans le chiffre d’affaires trimestriel de l’entreprise. Cette dynamique pourrait ainsi contribuer à stabiliser la situation financière d’Alucam en attendant la remise en service progressive des installations.

Le paradoxe d’Alucam : dépendance énergétique et déclin industriel

Alucam, détenue conjointement par l’État camerounais et le groupe canadien Rio Tinto Alcan, traverse depuis plusieurs années une crise structurelle. Le modèle économique du producteur repose sur un équilibre fragile entre le coût de l’énergie, la performance des équipements et la rentabilité des exportations. La société bénéficie traditionnellement d’un tarif préférentiel sur l’électricité produite par le barrage d’Édéa, mais les interruptions de fourniture et la vétusté des infrastructures industrielles ont progressivement affaibli sa compétitivité.

Les analystes estiment que la dépendance d’Alucam à l’énergie hydroélectrique et aux fluctuations des cours mondiaux de l’aluminium expose l’entreprise à un double risque de vulnérabilité. « Tant que la modernisation des cuves et la sécurisation énergétique ne seront pas achevées, la hausse des prix restera un soulagement temporaire », souligne un économiste du secteur industriel à Yaoundé.

Un marché mondial en recomposition

La remontée des prix de l’aluminium au troisième trimestre 2025 s’explique par plusieurs facteurs combinés. D’une part, la hausse de la demande asiatique — notamment en Chine, premier consommateur mondial — et d’autre part, la reprise du secteur automobile et aéronautique après un ralentissement prolongé. De plus, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement liées à la transition énergétique et à la production de véhicules électriques ont accentué la pression sur le marché des métaux légers.

Cependant, les experts rappellent que cette amélioration reste fragile. Les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) indiquent que le marché pourrait connaître de nouvelles fluctuations en 2026, sous l’effet d’une offre mondiale excédentaire et de la montée en puissance des producteurs asiatiques. Pour le Cameroun, la stratégie devra consister à profiter de cette fenêtre de stabilité pour renforcer la résilience industrielle d’Alucam.

Vers une relance industrielle conditionnelle

Le gouvernement camerounais, conscient de l’importance stratégique d’Alucam pour son tissu industriel, a multiplié les initiatives de relance. Des discussions sont en cours pour attirer de nouveaux partenaires techniques et financiers capables d’accompagner la modernisation des installations et la restructuration de la gouvernance de l’entreprise.

Par ailleurs, la relance du projet de transformation locale de l’alumine — visant à créer une chaîne de valeur complète de la bauxite au produit fini — reste un objectif clé du Plan directeur d’industrialisation du Cameroun (PDIC). Si cette intégration industrielle venait à se concrétiser, elle permettrait de réduire la dépendance d’Alucam aux exportations brutes et d’accroître la valeur ajoutée locale.

Une embellie fragile mais porteuse d’espoir

En dépit des défis persistants, la remontée des prix internationaux offre à Alucam une marge de manœuvre financière bienvenue. Elle pourrait contribuer à relancer les opérations, à restaurer la confiance des partenaires et à rassurer les marchés. Mais cette reprise conjoncturelle ne saurait masquer la nécessité d’une réforme structurelle profonde, sans laquelle le géant camerounais de l’aluminium risque de rester prisonnier de ses fragilités.

L’année 2026 s’annonce donc décisive pour l’avenir d’Alucam : entre restructuration industrielle, transition énergétique et redéfinition stratégique, l’entreprise devra capitaliser sur cette embellie des cours pour poser les bases d’un modèle plus durable.

Patrick Tchounjo

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