Cameroun : la CNPS entre dans la danse du fer avec un projet d’un terminal minéralier de 2 milliards USD au port en eau profonde de Kribi

La Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS), principal fonds de pension du Cameroun, ambitionne de jouer un rôle inédit dans le financement d’infrastructures stratégiques. Selon des sources proches du dossier, l’institution publique est engagée dans des discussions avancées avec le Port autonome de Kribi (PAK) et le consortium Bestway Finance Ltd/AustSino Resources Ltd, en vue d’un investissement majeur dans la construction d’un terminal minéralier estimé à 2 milliards de dollars.
Ce projet, considéré comme l’un des plus ambitieux de la décennie dans le domaine des infrastructures extractives, vise à doter le Cameroun d’une plateforme logistique dédiée à l’exportation du fer et des minerais issus des gisements transfrontaliers de Mbalam (Cameroun) et Nabeba (Congo). Il s’inscrit dans la volonté du pays de transformer Kribi en hub industriel et minier de l’Afrique centrale.
Une initiative stratégique au carrefour de la finance et de l’industrie
La participation envisagée de la CNPS marque un tournant dans la gestion des fonds publics camerounais. L’organisme, traditionnellement centré sur la gestion des cotisations sociales et des retraites, élargit son champ d’action en s’impliquant dans un investissement productif à fort impact économique. Selon des analystes financiers à Yaoundé, cette orientation illustre une nouvelle logique d’investissement des fonds de pension africains, orientée vers les infrastructures à long terme, capables de générer des rendements durables et de stimuler la croissance nationale.
L’implication de la CNPS pourrait également permettre de sécuriser une partie du financement local du projet, tout en renforçant la crédibilité du montage financier auprès des bailleurs internationaux. Pour le Cameroun, cela traduit une volonté politique claire : mobiliser l’épargne nationale pour soutenir la transformation économique du pays, sans dépendre exclusivement des capitaux étrangers.
Le port de Kribi, pivot logistique de la transformation minière
Le port en eau profonde de Kribi, conçu pour accueillir des navires de grande capacité, est au cœur de la stratégie de diversification économique du Cameroun. Depuis sa mise en service, il s’est progressivement imposé comme une plateforme régionale de transit et d’exportation, reliant les marchés africains aux grandes routes maritimes mondiales.
L’ajout d’un terminal minéralier viendrait renforcer ce positionnement stratégique. Il permettrait d’assurer l’exportation directe du fer extrait de Mbalam-Nabeba, l’un des plus importants gisements de minerai de fer du continent, estimé à plus de 800 millions de tonnes de réserves prouvées.
Selon un haut responsable du Port autonome de Kribi, ce projet représente « une infrastructure clé pour l’industrialisation du Cameroun », en permettant la valorisation locale des ressources minières et la création de chaînes logistiques intégrées entre les sites miniers, le chemin de fer et le port.
Le consortium Bestway/AustSino relance Mbalam-Nabeba
Le projet Mbalam-Nabeba, longtemps enlisé dans des litiges administratifs et des difficultés de financement, semble trouver un second souffle. Le consortium Bestway Finance Ltd/AustSino Resources Ltd, désormais en charge du développement, a engagé plusieurs discussions avec le gouvernement camerounais et ses partenaires financiers pour accélérer la phase d’exploitation.
L’objectif est clair : relancer un projet minier stratégique dont la rentabilité dépend étroitement de la mise en place d’un corridor logistique performant, reliant la mine à la côte atlantique. Le terminal minéralier de Kribi est ainsi le maillon manquant d’une chaîne de valeur minière que le Cameroun et le Congo espèrent opérationnelle d’ici la fin de la décennie.
Un investissement de 2 milliards USD à fort potentiel d’impact
L’investissement global, estimé à 2 milliards de dollars américains (près de 1 200 milliards FCFA), comprend la construction du terminal minéralier, des infrastructures ferroviaires d’acheminement, ainsi que des installations portuaires spécialisées pour le stockage et le chargement du minerai.
La CNPS, en tant qu’investisseur institutionnel, étudierait différentes options de participation : cofinancement direct, prise de participation dans la société de projet ou contribution via un véhicule financier public-privé (PPP). Une telle implication pourrait garantir une meilleure ancrage national du projet, tout en assurant une rentabilité soutenue pour le fonds de pension.
Pour le gouvernement camerounais, cette approche s’inscrit dans la continuité du Plan directeur d’industrialisation (PDIC) et du Programme national de développement des infrastructures minières, deux cadres stratégiques visant à faire du Cameroun un pôle minier et énergétique régional.
Une ambition continentale et des enjeux de gouvernance
L’implication de la CNPS soulève également des débats autour de la gouvernance et de la sécurité des investissements publics. Si certains observateurs saluent l’audace de placer des fonds de pension dans des projets structurants, d’autres appellent à une transparence accrue dans la gestion des risques et à une supervision rigoureuse des partenariats public-privé.
Pour le Cameroun, l’enjeu est double : garantir la rentabilité économique du projet tout en protégeant les intérêts des cotisants. Dans ce contexte, la présence d’acteurs expérimentés comme AustSino Resources, déjà impliquée dans des projets miniers en Australie et en Afrique, pourrait offrir une expertise technique et financière solide.
Kribi, vitrine de la nouvelle diplomatie économique camerounaise
Le projet du terminal minéralier s’ajoute à la liste des initiatives qui positionnent Kribi comme la vitrine du Cameroun émergent. Après les investissements chinois dans le terminal à conteneurs, les projets gaziers au large de Kribi et le développement de zones industrielles, cette nouvelle infrastructure conforte la ville côtière comme l’un des pôles stratégiques les plus dynamiques d’Afrique centrale.
Pour les décideurs camerounais, l’implication de la CNPS dans un projet aussi ambitieux traduit un changement de paradigme : les institutions publiques ne sont plus de simples gestionnaires d’actifs, mais des acteurs de la transformation économique nationale.
Si les négociations aboutissent, la construction du terminal minéralier pourrait débuter avant fin 2026, ouvrant une nouvelle ère pour l’économie camerounaise — celle d’une industrialisation tirée par ses ressources naturelles, mais soutenue par des financements domestiques et une gouvernance modernisée.
Patrick Tchounjo



