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Cameroun : avec 10 % du projet de fer de Kribi-Lobé, l’État muscle enfin son jeu minier

L’image est symbolique : à Yaoundé, dans les locaux de la Société nationale des mines (Sonamines), le directeur général Serge Hervé Boyogueno et l’administrateur général de Sinosteel Cam, Wang Ti, ont paraphé un pacte d’actionnaires qui consacre l’entrée officielle de l’État camerounais à hauteur de 10 % dans le capital de la filiale locale du groupe chinois. À travers cette prise de participation dans le projet de fer de Kribi-Lobé, l’un des plus structurants de la décennie, Yaoundé entend envoyer un double signal : reprendre la main sur ses ressources stratégiques et corriger, au moins en partie, l’image d’un secteur minier longtemps accusé d’être bradé aux investisseurs étrangers.

Un gisement stratégique, première vraie mine de fer industrielle

Le projet de Kribi-Lobé n’est pas un dossier mineur. Doté d’un potentiel estimé à 632 millions de tonnes de minerai de fer, exploitable sur plus de cinquante ans, il doit devenir la première exploitation industrielle de fer effectivement opérationnelle au Cameroun, après des années de retards sur d’autres gisements emblématiques comme Mbalam ou Nkout.

Selon la convention minière signée en 2022 avec l’État, Sinosteel Cam prévoit d’extraire chaque année 10 millions de tonnes de minerai à 33 % de teneur, dont 4 millions de tonnes seront enrichies pour dépasser les 60 % de fer, niveau compatible avec les exigences des marchés internationaux et de la sidérurgie. Le projet inclut, outre la mine, une unité d’enrichissement, un terminal minéralier relié au port en eau profonde de Kribi, un pipeline de transport du minerai et une unité de production d’énergie dédiée. L’investissement global est estimé à plus de 420 milliards de FCFA, financés majoritairement par des crédits chinois.

Dans sa configuration actuelle, Sinosteel Cam est détenue par la maison-mère chinoise et Africa Mines, un partenaire local. L’État, via la Sonamines, vient s’ajouter à cet actionnariat avec une participation gratuite de 10 %, cédée à titre gracieux lors d’une assemblée générale tenue le 9 octobre 2025 sur le site de Kribi, puis formalisée par le pacte signé le 7 novembre à Yaoundé.

Une entrée au capital encadrée par un pacte d’actionnaires

L’accord conclu entre Sinosteel Cam et la Sonamines n’est pas un simple geste politique. Il s’agit d’un pacte d’actionnaires fondé sur l’Acte uniforme de l’OHADA sur le droit des sociétés commerciales, qui permet de structurer les relations entre associés au-delà des seuls statuts. Ce pacte reprend les droits et obligations des actionnaires au sein des organes de gouvernance de la société et consacre des droits particuliers attachés à l’actionnariat de l’État, notamment en matière de gestion et de rémunération.

Concrètement, l’État camerounais devient actionnaire à part entière de Sinosteel Cam, en plus de la part de production à laquelle il a droit en vertu du Code minier et de la convention de projet. Dès la première année d’exploitation commerciale, il percevra non seulement des recettes fiscales et parafiscales, mais aussi des dividendes liés à sa participation au capital, et une part de la production évaluée à 1 % du tonnage annuel. Le Premier ministre Joseph Dion Ngute a par ailleurs évoqué, en amont, l’objectif de sécuriser jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires du projet pour l’État, une fois les coûts d’investissement amortis, à travers l’ensemble des mécanismes contractuels et fiscaux.

Cette architecture illustre une évolution de la doctrine minière camerounaise : ne plus se contenter de percevoir impôts et redevances, mais cumuler statut de régulateur et d’actionnaire, afin de capter une part plus substantielle de la valeur créée, tout en disposant d’un droit de regard sur les grandes orientations du projet.

Répondre aux critiques de « bradage » des ressources

La formalisation de cette prise de participation survient dans un contexte où le projet de Kribi-Lobé a longtemps suscité polémiques et suspicions. Lors de l’attribution du permis d’exploitation à Sinosteel Cam, en juillet 2022, plusieurs analyses avaient jugé les retombées projetées pour l’État trop modestes, accusant le gouvernement d’avoir cédé un actif stratégique dans des conditions désavantageuses.

Les chiffres avancés alors faisaient état de revenus annuels de 22,9 milliards de FCFA pour l’État, dont 4,9 milliards destinés aux communautés locales, via la taxe ad valorem, la taxe à l’export et la part de 1 % de la production. Si ces montants restent significatifs, ils paraissaient faibles au regard de la durée d’exploitation et du potentiel du gisement.

En s’invitant au capital de Sinosteel Cam à hauteur de 10 %, Yaoundé cherche donc clairement à corriger ce déséquilibre perçu. La manœuvre s’inscrit dans l’esprit du Code minier, qui prévoit la possibilité pour l’État de détenir jusqu’à 10 % des projets stratégiques sous forme de participation non contributive. Mais jusqu’ici, cette faculté est restée peu utilisée ou peu visible. Kribi-Lobé devient l’un des premiers cas emblématiques où l’État assume pleinement ce rôle d’actionnaire public, via un véhicule dédié, la Sonamines.


Quels gains pour le Trésor et pour les territoires ?

Sur le papier, la combinaison des flux fiscaux et de la participation au capital peut profondément améliorer les retombées pour le Cameroun. Outre les 22,9 milliards de FCFA de revenus annuels attendus au titre de la fiscalité minière et de la part de production, l’État pourra percevoir des dividendes sur les bénéfices de Sinosteel Cam et peser sur l’affectation des résultats. Une enveloppe de 1,4 milliard de FCFA doit en outre alimenter chaque année un fonds de développement des capacités locales, en soutien aux entreprises et compétences camerounaises associées au projet.

Pour les collectivités riveraines, la convention prévoit un fléchage direct d’une partie des recettes issues de la taxe ad valorem et des exportations, censée financer des infrastructures de base, des services sociaux et des projets communautaires. Reste à savoir comment ces montants seront effectivement répartis et gérés, alors que le pays traîne un historique chargé en matière de reddition des comptes sur les revenus extractifs.

La création de plusieurs centaines d’emplois directs et de milliers d’emplois indirects, annoncée dès l’origine du projet, ainsi que la construction d’un terminal minéralier et d’infrastructures associées autour de Kribi, devraient par ailleurs contribuer à faire de ce corridor un nouveau pôle de croissance dans la région du Sud.

Sonamines sous pression : incarner un actionnaire d’État crédible

Pour que cette entrée au capital ne reste pas un geste symbolique, encore faudra-t-il que la Sonamines soit en mesure de jouer pleinement son rôle d’actionnaire actif. Créée pour représenter les intérêts de l’État dans les projets miniers, la société fait elle-même l’objet d’interrogations sur ses capacités techniques, sa gouvernance et sa transparence. Kribi-Lobé sera pour elle un test grandeur nature.

Le pacte d’actionnaires accorde à l’État des droits spécifiques, mais leur effectivité dépendra de la capacité de la Sonamines à analyser les comptes, peser dans les conseils, suivre l’exécution des engagements environnementaux et sociaux et défendre une vision de long terme, au-delà des dividendes immédiats.

Le risque, sinon, serait que la participation de 10 % se transforme en actionnariat passif, incapable d’infléchir les choix industriels ou de garantir une véritable montée en compétences locales, alors même qu’elle sera mise en avant dans le discours politique comme la preuve d’une « reprise de contrôle » sur les ressources naturelles.

Une nouvelle étape, mais pas la fin du débat minier

L’intégration de l’État dans le capital de Sinosteel Cam marque incontestablement une nouvelle étape dans l’histoire du projet de fer de Kribi-Lobé. Elle répond, au moins partiellement, aux critiques initiales sur la faiblesse des retombées pour le Cameroun et s’aligne avec une tendance plus large sur le continent : celle des États qui cherchent à renégocier leur place dans les grandes chaînes de valeur extractives.

Pour autant, elle ne clôt pas le débat. Les interrogations demeurent sur la mise en œuvre concrète des engagements, le respect des normes environnementales dans une zone côtière sensible, la qualité des compensations aux populations affectées et la capacité de l’État à mettre à profit cette participation pour impulser, à terme, une véritable filière sidérurgique nationale, plutôt que de se limiter à l’exportation de minerai enrichi.

À Kribi-Lobé, le Cameroun a choisi d’être plus qu’un simple percepteur de taxes. Il devient co-propriétaire d’un projet présenté comme un futur pilier de son économie minière. La réussite ou l’échec de cette stratégie pèsera lourd dans la perception, interne et externe, de sa capacité à transformer la ressource en véritable levier de développement, et non en énième promesse de rente mal partagée.

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