Cameroun : 60 millions USD pour sauver la forêt… avant qu’elle ne disparaisse

Le Cameroun vient de lancer une offensive “verte” qui veut faire deux choses à la fois, sans se contredire. D’un côté, produire plus, mieux, plus vite. De l’autre, arrêter de grignoter la forêt comme si elle repoussait chaque lundi. Le 20 février 2026 à Yaoundé, le ministère de l’Économie a officialisé le démarrage opérationnel de quatre projets pilotes, montés avec l’Initiative pour les Forêts d’Afrique Centrale (CAFI). L’enveloppe globale annoncée est de 33,2 milliards de FCFA, soit environ 60 millions de dollars. Derrière cette somme, un objectif assumé : aider à résoudre l’équation explosive entre l’essor des chaînes de valeur agricoles et la préservation du bassin du Congo.
Cette première phase couvre la période 2025 2028. Et elle n’a rien d’un “projet pour faire joli”. Les autorités l’assument comme une phase de test, un laboratoire grandeur nature pour prouver que des mécanismes concrets peuvent augmenter la productivité agricole, encadrer l’utilisation des terres et renforcer la gouvernance environnementale. L’idée est simple, presque brutale : obtenir des résultats mesurables, puis aller chercher plus de financements, cette fois conditionnés à la performance. Autrement dit, l’ère du “donnez d’abord, on verra après” est en train de se refermer.
Une enveloppe, quatre projets, un seul défi : produire sans détruire
Dans cette architecture, chaque projet a une mission précise, mais tous convergent vers la même bataille. La première initiative, confiée à la coopération allemande GIZ et dotée d’environ 9,5 milliards de FCFA, vise à faire ce que l’administration camerounaise sait rarement faire facilement : parler d’une seule voix. Il s’agit de faciliter le dialogue entre administrations et d’assurer l’alignement stratégique des politiques liées aux forêts, à l’agriculture et à l’aménagement du territoire. En clair, éviter que les uns planifient la forêt pendant que les autres planifient sa disparition.
Le deuxième programme, financé à hauteur d’environ 12 milliards de FCFA par le Fonds international de développement agricole, s’attaque au cœur du problème là où il fait le plus mal : l’exploitation rurale et la pression agricole. Les autorités identifient l’expansion agricole extensive comme responsable de plus de 60 pour cent de la déforestation nationale. La réponse proposée est directe : intensification durable et transition agroécologique, avec une promesse centrale, augmenter les rendements sans accroître les surfaces cultivées. Si ce pari tient, il change beaucoup de choses. Si ce pari échoue, la forêt continuera de payer l’addition.
Le troisième projet porte sur la gestion intégrée du paysage du Grand Mbam. Financé par la banque publique allemande KfW à hauteur de près de 11 milliards de FCFA et prévu jusqu’en 2029, il doit servir de terrain d’expérimentation pour concilier production agricole, conservation forestière et développement local. Le message politique est clair : l’exploitation durable des ressources naturelles peut produire de la valeur, générer des revenus, tout en stabilisant les écosystèmes. C’est un test de crédibilité, parce que sur le terrain, la conservation n’est acceptée que lorsqu’elle nourrit, paie, ou protège.
Le quatrième programme, doté d’environ 4 milliards de FCFA et mis en œuvre par la GIZ, vise à renforcer les capacités en matière d’aménagement du territoire. Il prévoit un appui aux plans locaux d’affectation des terres et le développement méthodologique du troisième inventaire forestier national. Ici, on entre dans la mécanique. Cartographier, planifier, compter, suivre, comparer. Le ministre parle de stopper et inverser la perte de forêts, en favorisant la régénération naturelle et la protection des zones humides et des tourbières. Dans une époque où le moindre hectare compte, l’inventaire devient une arme politique autant qu’un outil technique.
Le nerf de la guerre : les résultats avant les gros chèques
Le ministère de l’Économie table sur une amélioration des revenus ruraux, la création d’emplois et une réduction de la pauvreté dans les zones forestières, en cohérence avec la stratégie nationale de développement à l’horizon 2030. Mais l’élément qui change la nature du jeu, c’est la condition posée en filigrane : cette première phase va servir de juge de paix. Les résultats obtenus vont déterminer l’ampleur des financements futurs et la montée en puissance du partenariat international autour des forêts camerounaises.
Et c’est là que le Cameroun joue gros. Parce que des projets “verts”, il y en a déjà eu. Ce qui manque souvent, c’est la preuve qu’ils changent la vie, qu’ils modifient les pratiques, qu’ils tiennent dans le temps. Pas seulement des ateliers, des missions, des photos de groupe. Des résultats.
Dans l’Est, la réalité ne lit pas les communiqués
Pendant que Yaoundé lance des programmes, le terrain rappelle que la déforestation n’est pas un concept. C’est une dynamique. Dans l’Est du Cameroun, la pression sur les terres et les forêts illustre le type d’incendie que ces nouveaux projets veulent contenir. Dans le département de la Kadey, l’exploitation artisanale de l’or progresse rapidement au détriment des surfaces agricoles et du couvert forestier, selon une double étude menée par l’organisation Forêts et Développement Rural avec l’appui de partenaires européens et humanitaires dans le cadre du programme transfrontalier SOLID.
Les données compilées sont vertigineuses. Entre 2010 et 2024, la superficie consacrée à l’orpaillage est passée de 82,48 hectares à 4 639,69 hectares, soit une hausse de 5 490 pour cent. Batouri concentre plus de 70 pour cent de cette progression avec 3 247 hectares exploités contre 79 hectares quatorze ans plus tôt. Kétté, de son côté, enregistre aussi une accélération spectaculaire, sa surface minière ayant été multipliée par plus de 300 sur la même période.
Ce boom ne se fait pas sur des terres “vides”. L’étude estime que 2 025,6 hectares de terres arables ont été convertis en sites d’orpaillage entre 2010 et 2024, représentant 44 pour cent de la surface minière totale. Le document souligne une conséquence que tout marché local comprend immédiatement : baisse des capacités de production vivrière, hausse des prix alimentaires, renforcement de l’insécurité alimentaire. Quand la terre qui devait nourrir devient un trou, ce n’est pas seulement la forêt qui disparaît, c’est aussi le panier de la ménagère qui se vide.
Le couvert végétal subit lui aussi une dégradation importante. Les chercheurs évaluent à 2 614,4 hectares la superficie forestière détruite dans les arrondissements de Batouri, Kétté et Kentzou, avec des impacts signalés sur la biodiversité, la stabilité des écosystèmes et la fertilité des sols. Et les projections accentuent encore l’inquiétude. Sans mécanisme de régulation, la superficie exploitée pourrait atteindre environ 7 500 hectares à Batouri et 3 000 hectares à Kétté d’ici 2040. Autrement dit, si rien ne change, on n’est pas face à une dérive, mais face à une trajectoire.
Ce que ces 60 millions peuvent vraiment changer
Ces quatre projets n’ont pas seulement vocation à protéger des arbres. Ils veulent prouver qu’on peut organiser le territoire, produire davantage, créer des revenus et sécuriser l’avenir des zones forestières. Leur promesse est presque une provocation pour le vieux modèle : produire sans élargir, gouverner sans improviser, financer sans gaspiller.
La question, maintenant, est celle que tout le monde évite mais que tout le monde pense. Est ce que l’État camerounais va réussir à faire respecter l’encadrement de l’usage des terres là où l’économie informelle va plus vite que l’administration. Est ce que les rendements agricoles vont réellement augmenter au point de réduire la tentation d’ouvrir de nouveaux champs. Est ce que l’orpaillage, dans l’Est, va être contenu par des mécanismes de régulation crédibles.
Parce qu’au fond, les 60 millions de dollars ne paient pas seulement un programme. Ils paient une preuve. Et si la preuve est au rendez vous, le Cameroun pourra appeler d’autres financements, plus gros, plus ambitieux. Mais si la forêt continue de reculer pendant que les rapports s’empilent, on aura juste remplacé une déforestation physique par une déforestation de crédibilité.
La chute qui reste en tête
Le Cameroun veut sauver la forêt et développer l’agriculture en même temps. Très bien. Mais la forêt, elle, n’attend pas 2028 pour tomber. Elle tombe aujourd’hui. La vraie bataille, ce n’est pas de lancer des projets. C’est de gagner du terrain, hectare par hectare, avant que l’or, les champs et la pression foncière ne transforment la promesse verte en simple slogan.
Patrick Tchounjo
