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Orange Cameroun passe devant MTN : comment l’Internet mobile a rebattu les cartes des télécoms en 2024

Le marché camerounais de la téléphonie mobile a franchi un nouveau palier en 2024. Selon l’Observatoire annuel de l’Agence de régulation des télécommunications (ART), les opérateurs mobiles ont généré 630,9 milliards FCFA de revenus, en hausse de 11,89 % par rapport aux 563,9 milliards FCFA enregistrés en 2023. Cette progression est tirée par l’essor de l’Internet mobile, qui s’impose comme le cœur du modèle économique des opérateurs, et s’accompagne d’un basculement symbolique : Orange Cameroun prend la tête du marché en revenus, devant MTN Cameroon, une première depuis 2021.

Orange Cameroun capte plus de la moitié de la valeur du marché

Avec 316 milliards FCFA de revenus en 2024, Orange Cameroun capte désormais plus de la moitié de la valeur du marché mobile, soit 50,08 % de part de marché en revenus. L’opérateur gagne près de deux points en un an, confirmant la pertinence d’une stratégie très orientée sur les services data, les offres convergentes et le renforcement de la qualité de service dans les grands centres urbains.

En face, MTN Cameroon reste un acteur majeur mais perd son statut de premier générateur de revenus. L’opérateur sud-africain affiche 298,2 milliards FCFA de revenus, avec une croissance de 7,01 % de son chiffre d’affaires. Sa part de marché en revenus recule cependant à 47,26 %, traduisant un ralentissement relatif de sa dynamique commerciale face à la montée en puissance d’Orange.

Camtel, pour sa part, reste marginal sur le segment mobile, avec 16 milliards FCFA de revenus et 2,67 % de part de marché. L’opérateur historique progresse toutefois, porté par la montée en puissance de sa marque mobile Blue, qui commence à trouver sa place sur certains segments de niche et dans les zones moins bien couvertes par les deux géants.

Ce paysage confirme une structure de marché très concentrée, dominée par un duopole Orange–MTN, avec un troisième acteur encore loin derrière, malgré le contrôle par l’État des infrastructures de backbone et des câbles sous-marins via Camtel.

L’Internet mobile devient le véritable moteur financier

La croissance du marché est largement portée par l’envolée de l’Internet mobile, dont les revenus progressent de 19,71 % en un an. La data s’impose comme le moteur de rentabilité du secteur, prenant le relais des services traditionnels.

Cette mutation se lit en creux dans les chiffres : le trafic voix recule de 11,61 % et le volume de SMS chute de 36,32 %. Les abonnés basculent massivement vers les applications de messagerie et de voix sur IP (WhatsApp, Messenger, appels via réseaux sociaux), qui cannibalisent une partie des revenus voix et SMS classiques.

Pour les opérateurs, l’enjeu est de monétiser au mieux la bande passante :

en multipliant les forfaits data segmentés (journaliers, nocturnes, jeunesse, réseaux sociaux, streaming) ;

en jouant sur la qualité de service comme critère de différenciation, dans un contexte de congestion croissante des réseaux urbains ;

en préparant le terrain pour les futurs services à plus forte valeur ajoutée (contenus, cloud, services financiers numériques, IoT).

Cette bascule vers la data accentue les écarts entre opérateurs capables d’investir massivement dans la 4G, la fibre et la préparation de la 5G, et ceux qui peinent à suivre le rythme, faute de capacités financières ou d’échelle suffisante.

Un parc d’abonnés en forte expansion, avec Blue en rattrapage

En parallèle, le parc d’abonnements actifs atteint 31,5 millions d’utilisateurs en 2024, en hausse de 15,81 %. Tous les opérateurs gagnent des clients, mais à des rythmes différents. Orange Cameroun enregistre une croissance de 15,67 % de sa base clientèle, MTN Cameroon progresse de 10,61 %, tandis que Camtel affiche une croissance spectaculaire de 70,28 %, portée par l’extension de ses offres Blue.

Plusieurs facteurs expliquent cette dynamique : amélioration progressive de la couverture réseau, baisse du coût des terminaux d’entrée et de milieu de gamme, montée en puissance des usages digitaux (paiement mobile, contenus, e-commerce, réseaux sociaux), et croissance démographique soutenue.

En termes de structure de marché, l’augmentation du nombre d’abonnements ne se traduit pas par une explosion de la concurrence, mais plutôt par un renforcement des positions des deux leaders, qui captent l’essentiel de la croissance, pendant que Camtel grignote progressivement des parts sur des segments spécifiques.

Interconnexion en baisse, tarifs de détail figés : un marché sous surveillance

Un paradoxe ressort des données de l’ART : les tarifs d’interconnexion (ce que se facturent les opérateurs entre eux pour acheminer appels et SMS) ont été revus à la baisse, notamment d’1 FCFA sur la voix et le SMS chez MTN et Orange, mais les prix de détail restent inchangés depuis 2021.

Autrement dit, les opérateurs bénéficient de conditions de gros plus avantageuses, sans que ces baisses ne se traduisent, pour l’instant, par une baisse directe des tarifs pour les consommateurs. Dans un secteur où deux acteurs concentrent plus de 97 % des revenus mobiles, cette situation pose des questions de :

transmission des gains d’efficience aux abonnés finaux ; niveau réel de concurrence tarifaire, dans un contexte de duopole ; rôle proactif du régulateur pour encourager plus de pression concurrentielle, que ce soit par la régulation des prix, l’ouverture d’infrastructures ou l’entrée de nouveaux acteurs spécialisés.

Pour l’ART, qui a renforcé ces dernières années ses contrôles sur la qualité de service et la transparence des offres, la prochaine étape pourrait consister à accroître la pression sur les politiques de prix, surtout dans un environnement marqué par l’augmentation du coût de la vie et des attentes croissantes des consommateurs en matière de pouvoir d’achat numérique.

2025 : la bataille pour les revenus data et les services digitaux

Avec un marché qui vient de franchir 630,9 milliards FCFA de revenus et un régulateur qui affiche des ambitions fortes sur la 5G, la fibre et l’intelligence artificielle, la téléphonie mobile au Cameroun entre dans une nouvelle phase.

Pour Orange, l’enjeu est de consolider son nouveau leadership en revenus, en continuant à investir dans les réseaux, à enrichir ses offres data et à capitaliser sur son image de marque. Pour MTN, il s’agit de ralentir l’érosion de sa part de marché, de répondre par l’innovation et la qualité de service, et d’éviter que l’écart ne se creuse durablement. Camtel, de son côté, doit transformer la forte croissance de sa base Blue en revenus significatifs, ce qui suppose une montée en gamme de ses offres, une meilleure expérience client et une exploitation plus fine de son avantage infrastructurel sur la fibre et les backbones.

La bataille pour les revenus data et les services digitaux (contenus, fintech, solutions cloud, services aux entreprises) devrait s’intensifier en 2025. La capacité des opérateurs à :

Offrir une qualité de service data stable,

Maîtriser leurs coûts dans un contexte de forte demande en bande passante,

Adapter leurs politiques tarifaires à une base de consommateurs très sensible au prix, sera déterminante pour capter la croissance future.

Dans ce paysage, 2024 restera comme l’année où le marché a changé de leader en revenus, où la data a définitivement pris le dessus sur la voix, et où les questions de concurrence et de partage de la valeur entre opérateurs, régulateur et consommateurs se sont imposées comme les sujets stratégiques des télécoms au Cameroun.

Patrick Tchounjo

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