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Exportations camerounaises vers la Chine : la nouvelle bataille commence par un accord-cadre

Le Cameroun et la Chine ont enclenché une nouvelle séquence dans leur relation commerciale. Le 10 décembre passé à Yaoundé, le ministre du Commerce Luc Magloire Mbarga Atangana et l’ambassadeur de Chine Xu Yong ont paraphé un accord-cadre présenté comme la première étape d’un partenariat économique davantage orienté vers l’accès au marché, le développement de l’industrie manufacturière et la montée en gamme de l’agriculture.

L’ambition est explicite : faire évoluer une coopération longtemps dominée par les importations vers un schéma plus équilibré, où les produits camerounais gagneraient en productivité, en qualité et en compétitivité, afin de mieux s’insérer dans les chaînes de valeur régionales et mondiales. À court terme, l’horizon le plus attractif est celui d’un accès élargi au marché chinois en franchise de droits de douane, sous réserve de négociations techniques et de conditions de conformité.

Un commerce dynamique… mais structurellement déficitaire

Le contexte donne sa mesure à l’accord. En 2024, la Chine confirme son statut de premier fournisseur du Cameroun, représentant 22,2 % des importations nationales, pour une valeur d’environ 1 107,7 milliards FCFA. À l’export, le géant asiatique remonte au 2ᵉ rang des clients du Cameroun, avec 535,1 milliards FCFA de produits camerounais achetés (soit 16,5 % des exportations).

Additionnées, ces deux masses dessinent un commerce bilatéral d’au moins 1 640 milliards FCFA en 2024 (importations + exportations), révélateur d’une relation intense mais asymétrique. Cette asymétrie n’est pas nouvelle : en 2023, la balance commerciale affichait un déficit de 714,3 milliards FCFA, en aggravation de 18,5 % par rapport à 2022, selon les données officielles.

Autrement dit, l’accord-cadre vise moins à “créer” le commerce Cameroun–Chine qu’à corriger sa structure, en donnant au Cameroun de meilleurs leviers pour vendre davantage, mieux, et plus diversifié.

Ce que l’accord veut changer : l’accès au marché et la transformation locale

Le discours officiel insiste sur un triptyque : accès au marché, industrialisation, agriculture. Derrière ces mots, une logique économique simple : le Cameroun exporte encore largement des produits primaires, tandis qu’il importe massivement des produits manufacturés (machines, appareils, téléphonie, véhicules, intrants). Les statistiques de 2024 montrent d’ailleurs le poids des importations d’équipements et d’appareils, et confirment la place dominante de la Chine comme source d’approvisionnement.

Pour espérer rééquilibrer, il faut donc agir sur deux niveaux.

D’abord, augmenter l’offre exportable : quantité, régularité, et surtout capacité à répondre aux exigences d’un marché comme la Chine (normes, traçabilité, conditionnement, conformité sanitaire et phytosanitaire). Ensuite, augmenter la valeur : exporter moins “brut”, davantage transformé, ou au minimum mieux calibré et mieux certifié. C’est ici que la “montée en gamme de l’agriculture” et le “développement manufacturier” cessent d’être des slogans : ils deviennent la condition d’une compétitivité réelle.

Franchise de droits de douane : une opportunité, mais pas un chèque en blanc

La perspective d’un accès en franchise de droits de douane fait rêver, mais elle vient avec ses contraintes. Dans les faits, un régime préférentiel n’annule pas les obstacles non tarifaires : procédures, certifications, exigences de qualité, contrôle des résidus, normes d’étiquetage, règles d’origine, logistique, délais portuaires, assurance et financement du commerce.

C’est pourquoi l’accord-cadre prévoit surtout une phase de négociations intensives entre experts, destinée à définir les produits concernés, les conditions d’éligibilité et les mécanismes opérationnels de mise en œuvre. Le succès se jouera donc sur la technique : la liste des filières “prêtes” à exporter, la capacité du Cameroun à sécuriser la conformité, et la mise en place d’outils de facilitation (douanes, contrôle qualité, informations de marché).

Le défi central : diversifier les exportations vers la Chine

Un autre indicateur explique l’enjeu. En 2024, les exportations camerounaises vers la Chine sont très concentrées sur les hydrocarbures : huiles brutes de pétrole (83 %) et gaz naturel liquéfié (8 %), selon les données officielles. Cette structure crée une vulnérabilité : dès que les prix mondiaux fluctuent ou que la demande se recompose, les recettes export peuvent se contracter.

Rééquilibrer durablement implique donc d’élargir la base exportatrice : cacao et dérivés, bois transformé, coton valorisé, produits agricoles tracés, voire niches agro-industrielles. Mais cela suppose un saut organisationnel : capacité de production, qualité homogène, stockage, chaîne du froid lorsque nécessaire, et logistique fiable jusqu’au port.

Un test pour la compétitivité des entreprises camerounaises

L’accord-cadre renvoie finalement à une question brute : les entreprises camerounaises sont-elles prêtes à gagner des parts de marché en Chine ?

Car vendre en Chine ne se résume pas à “ouvrir la frontière”. Il faut être compétitif sur le prix, la qualité, la régularité, le marketing, et la capacité à livrer. Sur un marché immense, la concurrence est mondiale. L’accès préférentiel est un avantage, mais il ne remplace ni la productivité, ni la transformation, ni la standardisation.

Le chantier est donc autant public que privé. L’État peut négocier, simplifier, soutenir la normalisation et la diplomatie économique. Mais l’offre doit venir des filières : coopératives mieux structurées, industriels capables de transformer, exportateurs outillés pour gérer le risque et le financement.

Réduire le déficit : l’accord ne suffira pas sans stratégie industrielle

En creux, l’accord-cadre pose un choix de modèle. Le Cameroun peut continuer à importer beaucoup et exporter surtout des matières premières, avec un déficit qui s’installe. Ou bien il peut utiliser ce type de partenariat pour accélérer une transformation plus profonde : industrialisation ciblée, agriculture plus productive, et politique d’exportation orientée vers la valeur.

La signature du 10 décembre 2025 ouvre une fenêtre. Mais la fenêtre ne garantit pas le passage. La question qui demeure est celle de l’exécution : la liste des produits qui accéderont réellement au marché chinois, la capacité des filières à répondre aux standards, et la vitesse à laquelle l’outil sera converti en contrats, en volumes et en revenus.

Patrick Tchounjo

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