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Starlink au Cameroun : l’ART boucle la convention, Yaoundé prépare le grand saut du satellite

Le dossier Starlink au Cameroun change de statut. Longtemps cantonnée aux rumeurs, aux contournements techniques et à un bras de fer feutré entre innovation et souveraineté, la filiale locale de l’opérateur satellitaire de SpaceX s’approche désormais d’une étape institutionnelle clé : la formalisation d’une convention de concession et d’un cahier des charges négociés avec l’Agence de régulation des télécommunications (ART). Selon des informations rapportées ce 12 décembre 2025, l’ART a finalisé les documents encadrant l’entrée de Starlink Cameroun Sarl sur le marché national et les a transmis à la tutelle technique pour la suite de la procédure.

Derrière cette avancée administrative se joue bien davantage qu’une simple autorisation commerciale. Car l’Internet satellitaire touche à des questions hautement stratégiques : contrôle des flux, sécurité des données, concurrence, fiscalité, et capacité de l’État à réguler une technologie dont l’une des forces est précisément d’échapper aux contraintes classiques des réseaux terrestres.

Une procédure encadrée… et politiquement sensible

Au Cameroun, la convention de concession et le cahier des charges ne sont pas des documents secondaires. Ils forment l’ossature juridique des obligations imposées à un opérateur appelé à fournir un service au public. Dans la doctrine même de l’ART, la convention de concession et le cahier des charges, une fois négociés et établis conformément aux textes, sont approuvés par décret du Président de la République. Autrement dit, le dossier Starlink peut rapidement quitter le terrain purement technique pour entrer dans une séquence éminemment politique.

La prudence des autorités se comprend à la lumière de l’épisode 2024. Cette année-là, Starlink a prospéré dans une zone grise : des utilisateurs achetaient des kits à l’étranger, puis activaient le service via des options d’itinérance. Face à l’absence d’autorisation officielle, la pression réglementaire est montée, jusqu’à pousser l’entreprise à annoncer la suspension de l’accès pour les utilisateurs concernés à compter du 30 avril 2024, en attendant une régularisation.

Cet épisode a servi de révélateur : au-delà de la connectivité, l’État camerounais voulait reprendre la main sur un service jugé impossible à contrôler dans son usage le plus “plug-and-play”.

Du contournement à la normalisation : le retour à la table

L’année 2025 marque un pivot. Le 27 juin 2025, la ministre des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng, a reçu une délégation de Starlink à Yaoundé, signe d’une volonté de remettre le dossier dans les rails institutionnels. À partir de là, l’enjeu n’était plus seulement de “revenir”, mais de revenir avec un dossier conforme au cadre camerounais, donc avec des engagements précis : qui opère, selon quel régime, avec quelles obligations, quels contrôles, quelle contribution au service universel, et quelles garanties de conformité.

Le fait que l’ART annonce aujourd’hui avoir finalisé un projet de convention et un cahier des charges s’inscrit dans cette logique : celle d’un retour sous contrôle, après une période où l’Internet satellitaire s’était installé par la marge.

Un marché camerounais en expansion, mais encore inégal

Le timing n’a rien d’un hasard. Le marché camerounais des communications électroniques est en pleine accélération. Dans sa synthèse liée à l’Observatoire annuel 2024, l’ART décrit un secteur dont les investissements ont bondi de plus de 35% pour atteindre près de 194,5 milliards FCFA, avec un chiffre d’affaires global franchissant 1 022 milliards FCFA, porté notamment par l’essor des services financiers mobiles.

Surtout, l’internet poursuit sa progression : plus de 15 millions d’abonnements sont recensés, dominés à 99% par le mobile, tandis que le trafic data progresse d’environ 26%. La dynamique est réelle, mais elle reste très dépendante des réseaux mobiles et des zones à forte densité. Le Cameroun de l’internet utile, stable et haut débit demeure très inégalement réparti.

C’est dans ces “angles morts” que Starlink vient se positionner : zones rurales, localités enclavées, corridors où la fibre est absente, endroits où le réseau mobile devient une promesse intermittente. Cette proposition de valeur est connue : déploiement rapide, indépendance vis-à-vis des infrastructures terrestres, et capacité à offrir des débits élevés là où les réseaux classiques avancent lentement.

Starlink face aux réseaux terrestres : opportunité ou électrochoc ?

Pour l’opérateur historique Camtel, l’équation est délicate. L’ART rappelle que le transport national s’appuie sur un réseau fibre d’environ 12 000 km et sur plusieurs points d’atterrissement de câbles sous-marins. Mais l’enjeu du “dernier kilomètre” reste coûteux, long et exposé : énergie, maintenance, génie civil, vandalisme, interruptions. Le satellite, lui, contourne une partie de ces obstacles.

L’entrée de Starlink pourrait donc jouer un double rôle. D’un côté, une solution d’accès pour des territoires sous-connectés. De l’autre, un électrochoc concurrentiel susceptible de forcer le marché à accélérer sur la qualité, la couverture et l’expérience utilisateur. Mais cette promesse a ses limites.

Le précédent kényan : quand le succès sature la capacité

La technologie satellitaire n’est pas magique : elle est contrainte par la capacité disponible, la densité d’utilisateurs et l’architecture (stations au sol, gestion du trafic, priorisation). Le cas du Kenya est instructif : Starlink a dû geler des nouvelles souscriptions dans la région de Nairobi lorsque la demande a excédé la capacité réseau, illustrant un risque concret de congestion et d’insatisfaction si l’adoption dépasse l’infrastructure disponible.

Pour le Cameroun, cette leçon pourrait peser dans le cahier des charges : obligations de capacité, indicateurs de qualité de service, transparence sur les zones ouvertes, mécanismes de gestion de la saturation, règles de commercialisation, et exigences de continuité.

Souveraineté numérique : la ligne rouge

Le débat camerounais autour de Starlink n’a jamais été uniquement commercial. Il est d’abord souverain. En janvier 2025, le pays comptait 12,4 millions d’utilisateurs d’internet, soit une pénétration de 41,9% selon DataReportal. Dans un pays où l’administration, la finance mobile, les médias et une partie croissante de l’économie reposent sur la connectivité, l’État veut éviter qu’un réseau “hors-sol” devienne une autoroute sans contrôle.

La convention de concession devient alors une boussole : elle doit encadrer la conformité réglementaire, la protection du consommateur, la fiscalité, les obligations déclaratives, et, surtout, les conditions de coopération avec les autorités compétentes. Sans entrer dans des exigences techniquement irréalistes, l’objectif est clair : empêcher une répétition du scénario 2024, celui d’une technologie déjà massivement utilisée avant même d’avoir un cadre officiel.

Une entrée qui peut reconfigurer le jeu… si elle est bien cadrée

Si le processus va au bout, l’arrivée de Starlink pourrait redessiner une partie du paysage numérique camerounais. Elle pourrait améliorer l’accès dans les zones où le marché peine à rentabiliser des infrastructures terrestres. Elle pourrait aussi rebattre les cartes sur les offres entreprises, l’administration territoriale, l’éducation, la télémédecine, ou encore la logistique agricole.

Mais l’État camerounais, via l’ART et sa tutelle, cherchera probablement à verrouiller trois choses : la souveraineté (contrôle et conformité), l’équité (concurrence loyale), et la performance (qualité de service mesurable). C’est la condition pour que Starlink ne soit pas seulement un symbole technologique, mais un levier de développement numérique réellement inclusif.

Au fond, le Cameroun est face à une décision structurante : intégrer le satellite dans son modèle de régulation, sans renoncer à ses principes. Et si la convention de concession est finalisée, le plus dur commence peut-être maintenant : transformer un compromis juridique en bénéfices tangibles sur le terrain.

Patrick Tchounjo

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