Economie

Cameroun – Électricité : EDF aux portes d’Eneo, le spectre d’un rachat sous l’œil du FMI

C’est une petite phrase qui en dit long sur l’angoisse énergétique camerounaise : « La France va racheter Eneo », affirme le journaliste économique Albin Njilo. Derrière la formule choc, c’est tout l’avenir du secteur de l’électricité au Cameroun qui se trouve posé, entre contraintes budgétaires, appétits stratégiques d’EDF et vigilance du FMI. À la clé, une question centrale : qui contrôlera, demain, le cœur du système électrique camerounais ?

Selon Albin Njilo, EDF vient de livrer 410 MW de capacité au Cameroun. À la fin des travaux sur les lignes de transport, l’État, via Eneo, serait tenu de reverser à l’électricien français 10 milliards de FCFA par mois, soit 110 milliards de FCFA par an. Un engagement massif, dans un pays qui accumule déjà les déficits budgétaires et où le secteur électrique traîne une dette estimée à 800 milliards de FCFA et un déficit de trésorerie de plus de 123 milliards de FCFA.

Dans ce contexte, le scénario d’un rachat d’Eneo par EDF n’est plus seulement une rumeur : il devient, pour certains observateurs, l’hypothèse logique d’un processus engagé depuis plusieurs années.

De la privatisation à l’impasse : l’héritage Actis sous contrôle du FMI

Pour comprendre le débat actuel, il faut remonter à juin 2015. Cette année-là, le fonds d’investissement britannique Actis, actionnaire majoritaire d’Eneo avec 51 % du capital, accepte de céder ses parts pour 78 milliards de FCFA. Sur le papier, l’opération devait ouvrir un nouveau chapitre de la privatisation du secteur électrique camerounais.

Mais la transaction ne se fera jamais. « Depuis la décision d’Actis, silence de mort dans la partie camerounaise. Et pour cause, la décision est bloquée par le véto du FMI », rappelle Albin Njilo. À l’époque, le Cameroun est sous programme d’ajustement. Pour le Fonds monétaire international, Eneo est un risque majeur pour les finances publiques : endettement massif, trésorerie exsangue, subventions implicites de l’État pour payer les factures des entreprises publiques.

Dans cette configuration, le FMI préfère la prudence : pas question d’avaliser un montage qui pourrait accroître la pression sur un budget déjà sous tension. Le dossier Actis se fige, mais les fragilités du secteur, elles, continuent de se creuser.

EDF, du rôle de partenaire technique à celui de candidat repreneur ?

C’est dans ce paysage que EDF avance ses pions. L’électricien français détient déjà 30 % de la production nationale et devrait passer à 50 % après la mise en service de Kikot, un projet hydroélectrique stratégique. Cette montée en puissance place EDF au cœur du dispositif productif, dans un secteur où le moindre déséquilibre entre production, transport et distribution peut engendrer délestages, tensions sociales et pertes économiques.

Pour Albin Njilo, le refus initial du FMI de valider le rachat des parts d’Actis cache en réalité une autre dynamique, plus discrète : celle d’un possible rachat d’Eneo par EDF à terme. Dans sa lecture, l’architecture actuelle – EDF investissant massivement dans la production, tandis qu’Eneo supporte une partie du risque financier – prépare le terrain à une forme de bascule : l’opérateur français deviendrait non seulement le principal producteur, mais aussi, à terme, le contrôleur de la chaîne de valeur jusqu’à la distribution.

Une mécanique financière difficilement soutenable pour le Cameroun

Le chiffre avancé par le journaliste – 10 milliards de FCFA par mois, 110 milliards par an à verser par Eneo à EDF – donne la mesure du défi. Dans un pays où les marges budgétaires se réduisent, où les subventions croisées et les arriérés de paiement minent la crédibilité du secteur public, la question se pose crûment : d’où sortira cet argent ?

L’État camerounais, déjà contraint de « ponctionner dans ses caisses », selon les termes d’Albin Njilo, pour apurer les dettes des entreprises publiques auprès d’Eneo, se retrouverait face à une nouvelle contrainte quasi contractuelle, cette fois en direction d’un géant de l’électricité mondiale. Si les flux financiers ne suivent pas, c’est toute la soutenabilité du modèle qui se retrouve en cause : hausse éventuelle des tarifs pour les consommateurs, accumulation de nouveaux arriérés ou nouvelles injections de trésorerie publique.

Dans cette perspective, le rachat d’Eneo par EDF pourrait apparaître comme une sortie de crise “technique” : un acteur disposant de la surface financière nécessaire prendrait le contrôle d’un opérateur plombé par la dette, en échange d’un accès privilégié à un marché captif.

Une chronologie qui alimente les spéculations

Les partisans de la thèse d’un rachat programmé citent plusieurs signaux concordants. Les négociations auraient débuté en 2019 avec l’arrivée au Cameroun d’Éric Mansuy, alors « International Project Director » à EDF. Sa mission : diriger Eneo et produire un rapport détaillé sur la distribution, cœur de la chaîne où se cristallisent les pertes commerciales, les fraudes et les défauts de paiement.

Après son départ, EDF recrute Amine Homman Ludiye, ancien directeur régional d’Engie au Maghreb, pour occuper le poste stratégique de directeur général adjoint chargé de la production chez Eneo. Ce passage d’un haut cadre d’un autre énergéticien mondial à un rôle clé au sein d’Eneo est interprété comme un signal fort de repositionnement, voire de pré-positionnement, d’EDF sur l’ensemble du système électrique camerounais.

Pris isolément, ces mouvements peuvent relever de la normale dans un secteur mondialisé. Mais mis bout à bout – hausse de la part d’EDF dans la production, engagements financiers lourds, présence de cadres issus de l’univers EDF/Engie au cœur d’Eneo – ils nourrissent l’idée d’une stratégie graduelle de prise de contrôle.

Entre FMI, État et France : un triangle de contraintes

Le dossier Eneo est désormais pris dans un triangle de contraintes. D’un côté, l’État camerounais, confronté à l’urgence de stabiliser un secteur électrique qui conditionne la croissance, l’attractivité des investissements et la paix sociale. De l’autre, le FMI, qui classait déjà Eneo comme un « risque agréé pour le budget » et ne veut pas voir se multiplier les engagements implicites de l’État. Enfin, EDF, groupe français partiellement public, qui avance, projet après projet, sur une position dominante.

Le sort de l’opérateur électrique et, par ricochet, celui de la souveraineté énergétique du Cameroun pourraient dépendre d’un nouveau programme avec le FMI, actuellement en discussion sous la houlette du ministre des Finances. Selon Albin Njilo, « le sort du Cameroun dépendra désormais du FMI si le président valide le nouveau programme initié par le ministre des Finances. En attendant, prions le seigneur ».

Dans ce bras de fer silencieux, chaque décision – validation ou non d’un rachat, conditions de refinancement de la dette d’Eneo, garanties publiques accordées à EDF – aura des conséquences durables sur la structure du secteur.

Souveraineté énergétique et enjeux géopolitiques

Au-delà des chiffres et des montages, la perspective d’un rachat d’Eneo par un acteur français ravive un débat déjà ancien au Cameroun : celui de la dépendance vis-à-vis de ses anciens partenaires européens pour la gestion de ses infrastructures stratégiques.

Confier durablement à EDF la production, puis potentiellement la distribution, reviendrait à confier à un opérateur étranger – certes expérimenté, mais aussi porteur d’intérêts propres – le levier principal de l’économie moderne : l’électricité. Pour ses défenseurs, EDF apporterait discipline financière, expertise technique et capacité d’investissement à long terme. Pour ses critiques, ce serait une mise sous tutelle de facto d’un secteur déjà fragile.

Dans un contexte où plusieurs pays africains réinterrogent la place des anciennes puissances coloniales dans leurs secteurs stratégiques, une telle opération serait hautement symbolique. L’expression « la France va racheter Eneo » résonne ainsi bien au-delà du cercle des initiés du secteur énergétique.

Opacité et besoin de transparence

À ce stade, aucune communication officielle n’est venue confirmer ou infirmer la thèse d’un rachat imminent d’Eneo par EDF. Le gouvernement reste silencieux, EDF se limite à ses annonces de projets, et Eneo se débat avec ses difficultés opérationnelles. Cette opacité nourrit les rumeurs, renforce la méfiance et laisse le champ libre aux interprétations les plus alarmistes.

Pour un secteur aussi structurant que l’électricité, la demande de transparence devient centrale : sur les contrats de production, sur les engagements financiers, sur les garanties accordées, sur le futur actionnariat d’Eneo. À défaut, les consommateurs, entreprises et contribuables pourraient découvrir trop tard qu’un nouvel équilibre – ou déséquilibre – s’est installé.

À l’heure où EDF consolide sa position dans la production, où Eneo croule sous la dette et où le FMI veille à la soutenabilité de chaque engagement public, le débat lancé par Albin Njilo a au moins un mérite : rappeler que l’avenir du secteur électrique camerounais ne se joue pas seulement dans les salles de conseil d’administration, mais aussi dans la conversation nationale sur la souveraineté, la transparence et le choix des partenaires.

Qu’Eneo soit rachetée ou non par EDF, une certitude s’impose déjà : sans réforme profonde, sans clarification des responsabilités financières et sans débat public sur les options en présence, le Cameroun restera prisonnier d’un modèle où l’électricité, loin d’être un levier de développement, demeure un foyer de vulnérabilité économique et politique.

Patrick Tchounjo

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