Ananas camerounais : baisse des ventes, rendements faibles et standards non maîtrisés

Le Cameroun s’éloigne un peu plus du radar du marché international de l’ananas. Selon le dernier rapport sur la compétitivité de l’économie camerounaise publié par le Comité de compétitivité du ministère de l’Économie, les exportations d’ananas du Cameroun ont reculé en moyenne de 18,1 % entre 2020 et 2025. Vers l’Union européenne, principal débouché traditionnel de l’ananas camerounais, la baisse est encore plus prononcée, à 19,5 % sur la même période. Pour un pays dont les parts de marché mondiales stagnent déjà à 0,1 % depuis 2019, cette contre-performance confirme une marginalisation croissante sur un segment pourtant en expansion.
Un marché mondial porteur, mais sans le Cameroun
Le signal est d’autant plus préoccupant que la demande mondiale d’ananas continue de progresser. D’après le Comité de compétitivité, les importations mondiales ont augmenté de 7,3 % en 2023, témoignant d’un marché dynamique tiré par la grande distribution, la transformation industrielle et la montée des régimes alimentaires à forte composante fruitée. Dans ce contexte porteur, l’ananas camerounais n’a pas réussi à capter la croissance de la demande. Le pays reste bloqué à 0,1 % de part de marché, loin derrière la Côte d’Ivoire, qui affiche 0,9 %, et à des années-lumière des géants du secteur que sont le Costa Rica et les Philippines. Le rapport insiste sur ce paradoxe : malgré un potentiel agronomique reconnu, le Cameroun demeure à la périphérie du commerce international de l’ananas, sans trajectoire claire de montée en puissance.
Des faiblesses structurelles au-delà de l’accès au marché
Pour le Comité de compétitivité, la chute des exportations ne s’explique pas par un problème d’accès aux marchés, mais par des faiblesses structurelles. Le rapport évoque explicitement des problèmes de compétitivité ou de conformité aux normes que le seul accès au marché ne peut résoudre. En filigrane, plusieurs facteurs sont pointés : des coûts de production élevés par rapport aux pays concurrents, des rendements insuffisants, des difficultés à respecter de manière systématique les normes sanitaires, phytosanitaires et de traçabilité exigées par l’Union européenne, ainsi qu’une structuration limitée des chaînes de valeur, où coexistent quelques acteurs exportateurs et une multitude de petits producteurs peu intégrés. Le résultat est mécanique : même lorsque les portes du marché européen restent ouvertes, l’ananas camerounais peine à s’y maintenir de façon compétitive et régulière.
Productivité en berne : un rendement deux fois inférieur au Costa Rica
Le déficit de productivité agricole apparaît comme l’un des principaux freins. En s’appuyant sur les données de la FAO, le rapport souligne que les rendements de production d’ananas à l’hectare sont deux fois moins importants au Cameroun que dans un pays comme le Costa Rica. Premier exportateur mondial, ce pays détenait 49,2 % des parts de marché en 2023, contre 14,8 % pour les Philippines. Sur la période 2019-2023, ses parts de marché se sont maintenues à un niveau supérieur à 47 %, illustrant la capacité du Costa Rica à consolider sa position dominante sur la durée. À l’inverse, le Cameroun reste coincé dans un modèle d’intensification inachevée, avec des superficies limitées réellement tournées vers l’export, des techniques culturales hétérogènes, un accès restreint aux intrants de qualité et une faible diffusion des bonnes pratiques agronomiques. Cette combinaison tire mécaniquement les rendements vers le bas, augmente les coûts unitaires et réduit la capacité à offrir des volumes réguliers conformes aux standards internationaux.
Des exportations résiduelles qui s’effritent encore
Le recul de 18,1 % des exportations totales sur 2020-2025 intervient alors même que la base est déjà faible. Les ventes d’ananas camerounais sur le marché mondial sont qualifiées de résiduelles par le Comité de compétitivité. Autrement dit, le pays n’est déjà plus un acteur significatif du segment. Cette nouvelle contraction érode encore la présence du Cameroun dans les carnets d’adresses des importateurs. Dans un secteur où les relations commerciales de long terme, la fiabilité logistique et la régularité de l’offre comptent autant que le prix, un fournisseur intermittent ou peu fiable est rapidement remplacé par un concurrent mieux structuré. La perte de visibilité sur les marchés européens peut également compliquer, à moyen terme, les tentatives de repositionnement, même en cas de montée en gamme ou d’amélioration des rendements.
Un potentiel théorique faute de stratégie coordonnée
Le rapport rappelle que la demande potentielle pour l’ananas sur le marché mondial est importante et que le Cameroun dispose d’atouts, notamment un climat favorable, des terres disponibles, une proximité relative avec l’Europe et la montée en puissance de certains bassins horticoles. Mais ces atouts restent, pour l’instant, largement théoriques faute de stratégie d’ensemble. On observe l’absence d’un plan opérationnel d’appui aux producteurs orientés vers l’export, une coordination insuffisante entre agriculture, transport et logistique portuaire, une transformation locale limitée qui prive le pays de débouchés alternatifs lorsqu’il perd du terrain sur le frais, et de faibles synergies entre petits producteurs et agro-industriels capables d’absorber des volumes pour l’export ou la transformation. Le risque est que l’ananas rejoigne la liste des filières de niche sous-exploitées, coincées entre un potentiel régulièrement évoqué dans les documents de stratégie et des performances commerciales en retrait.
Repositionnement stratégique ou sortie silencieuse du marché ?
La trajectoire actuelle pose une question de fond. Le Cameroun veut-il rester un acteur marginal de l’ananas frais sur le marché international, ou ambitionne-t-il de se repositionner sur des segments à plus forte valeur ajoutée ? Plusieurs options existent, mais elles supposent des choix clairs, qu’il s’agisse d’investir dans la productivité et la conformité aux normes pour regagner progressivement des parts de marché sur le frais, de miser davantage sur la transformation – jus, concentrés, fruits séchés, surgelé – pour réduire la dépendance aux contraintes logistiques du frais, ou de cibler des marchés régionaux et de niche, moins exigeants que l’Union européenne mais en croissance rapide. Pour l’heure, le constat du Comité de compétitivité est sans appel : en laissant reculer des exportations déjà résiduelles, le Cameroun prend le risque de se faire définitivement oublier d’un marché où d’autres, comme le Costa Rica, les Philippines ou la Côte d’Ivoire, consolident leurs positions année après année.
Patrick Tchounjo



