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Déchets à Douala et Yaoundé : 856,8 milliards FCFA pour tenter la révolution énergétique

Il fallait bien que ça arrive un jour : au Cameroun, les déchets veulent enfin arrêter d’être seulement un problème pour devenir aussi une ressource. Oui, vous avez bien lu. Ce qui traîne au coin de la rue, ce qui déborde parfois plus vite que les promesses publiques, ce qui parfume certains quartiers avec un zèle qu’aucun parfum de luxe n’oserait imiter… pourrait demain produire de l’électricité, du biogaz, du compost, voire alimenter des bus. Rien que ça.

Le 12 mars 2026 à Yaoundé, la ministre de l’Habitat et du Développement urbain, Célestine Ketcha Courtès, a signé deux mémorandums d’entente avec Thermosun Cameroun et Blue Energy Holding. Sur le papier, les deux groupes évoquent un potentiel d’investissement cumulé de 856,8 milliards FCFA pour développer à Douala et Yaoundé des unités de traitement et de valorisation énergétique des déchets. Dit autrement : les deux plus grandes villes du pays rêvent désormais de faire quelque chose d’utile avec ce qui, jusqu’ici, leur compliquait surtout la vie.

Et franchement, l’idée a de quoi séduire. Parce qu’entre les montagnes d’ordures, les décharges saturées, les contrats de collecte sous tension et les plaintes récurrentes des habitants, Douala et Yaoundé connaissent déjà trop bien ce feuilleton urbain où la poubelle semble toujours avoir un coup d’avance sur la ville. L’enjeu n’est donc plus seulement de ramasser les déchets. Il est désormais de savoir si le Cameroun peut en faire une véritable filière industrielle, rentable, durable et crédible.

Deux signatures, beaucoup d’ambition… et une question simple : est-ce que ça va vraiment se faire ?

Commençons par la vérité, la vraie : à ce stade, il s’agit de mémorandums d’entente, donc d’engagements d’intention, pas encore d’usines sorties de terre avec fumée blanche et ruban coupé. Et au Cameroun, entre la belle signature dans la salle climatisée et la machine qui tourne sur le terrain, il peut parfois y avoir un trajet plus long qu’un taxi de Nkolbisson à Bonabéri à 18 heures.

Mais il faut aussi reconnaître une chose : l’annonce est lourde. Très lourde. Parce qu’elle arrive après les états généraux sur la gestion des déchets urbains tenus à Yaoundé les 6 et 7 mai 2025, à un moment où le ministère parlait déjà d’une situation d’insalubrité “préoccupante” dans les grandes villes, notamment à Douala et Yaoundé. À l’époque, plusieurs pistes avaient été évoquées, dont la création d’un compte spécial pour mieux sécuriser le paiement des prestataires du secteur. En clair, le problème est identifié depuis longtemps. Là, on tente de passer à l’étape où l’on ne fait plus seulement le diagnostic, mais aussi l’ordonnance.

Un terrain déjà sous pression : les déchets, eux, ne prennent jamais de congé

Ces projets ne tombent pas dans un désert administratif. Ils arrivent sur un terrain déjà fragile.

À Douala, la production de déchets est estimée à 2 700 tonnes par jour. Pour 2026, la Communauté urbaine a inscrit 7 milliards FCFA pour la gestion des ordures et attribué à Genelcam un contrat de 954 millions FCFA pour assurer une partie de la collecte. À Yaoundé, la situation n’est pas franchement plus zen : en novembre 2024, Hysacam a remporté trois des quatre lots d’un appel d’offres lancé par la Communauté urbaine, pour un montant de plus de 45 milliards FCFA, tandis que le quatrième lot a été déclaré infructueux. Traduction : même pour ramasser les déchets, la mécanique reste compliquée.

Et c’est bien là le nœud du problème. Dans les deux métropoles, la même équation revient comme un refrain fatigué : plus de déchets, des infrastructures saturées, et des ressources insuffisantes pour stabiliser durablement le service. Avant même de transformer la poubelle en énergie, il faut déjà réussir à la collecter, la transporter et la traiter sans que la ville donne parfois l’impression de perdre le match dès le coup d’envoi.

Thermosun Cameroun : 276,8 milliards FCFA pour faire parler les ordures autrement

Le premier projet est porté par Thermosun Cameroun. L’entreprise prévoit la construction de deux unités industrielles de valorisation des déchets, l’une à Douala, l’autre à Yaoundé, pour un investissement annoncé de 276,8 milliards FCFA.

L’objectif affiché est ambitieux : convertir les déchets urbains en biogaz, en électricité, en hydrogène et en compost. Oui, même la vieille peau de banane pourrait finir par participer à l’économie. Selon les promoteurs, les installations permettraient de collecter environ 1 500 tonnes de déchets par jour et d’en traiter 833 tonnes, soit près de 280 000 tonnes par an. Le projet repose sur une technologie développée par Smargine Engineering. En revanche, à ce stade, ni le calendrier d’exécution ni la structuration financière détaillée n’ont été rendus publics. Et ça, évidemment, c’est le genre de petit détail qui devient vite un gros sujet quand on parle de centaines de milliards.

Blue Energy Holding : 580 milliards FCFA, 600 bus écologiques, 1 000 camions et une promesse XXL

Le deuxième projet, porté par Blue Energy Holding, joue encore plus grand. Beaucoup plus grand.

Le groupe prévoit lui aussi deux unités de traitement à Douala et Yaoundé, pour un coût global annoncé de 580 milliards FCFA. Selon ses promoteurs, 30 % de ce montant, soit 174 milliards FCFA, devraient provenir d’une contrepartie de l’État camerounais, sans que les modalités précises aient encore été publiquement détaillées. C’est là que les économistes commencent généralement à tousser dans leur café.

Mais sur le papier, le schéma est spectaculaire : 3 000 tonnes de déchets traités par jour, une production annuelle d’environ 912 GWh d’électricité, de l’énergie destinée au réseau urbain et, à terme, aux futurs systèmes de Bus Rapid Transit (BRT) des deux villes. Le projet inclut aussi 600 bus écologiques, une flotte de 1 000 camions fonctionnant au biogaz, dont 400 répartis entre Douala et Yaoundé, ainsi que 10 000 bacs à ordures pour encourager le tri à la source. Les promoteurs parlent également de plus de 15 000 emplois directs et indirects potentiels. On n’est plus dans le simple ramassage des ordures. On est dans une vision de transformation urbaine à très grande échelle.

Et c’est précisément pour cela que la question de la mise en œuvre devient centrale. Plus l’annonce est vaste, plus le pays regarde le dossier avec ce mélange très camerounais de fascination et de prudence : “c’est beau, mais on veut voir.”

Des chiffres géants dans une filière qui, aujourd’hui encore, compte ses pièces

Ce qui frappe dans cette annonce, c’est le décalage entre l’ampleur des projets et les moyens actuellement mobilisés dans la filière déchets.

Selon des données douanières relayées par Investir au Cameroun, la taxe sur les ordures a rapporté 60,6 milliards FCFA entre 2020 et 2022. En rythme annuel, cela représente environ 20,2 milliards FCFA par an, soit autour de 10,1 milliards FCFA par an pour chacune des communautés urbaines de Douala et Yaoundé. À Yaoundé, une étude de la Banque mondiale citée par Hysacam estimait déjà qu’il faudrait au moins 15 milliards FCFA par an pour assurer correctement la collecte. En clair, les ressources actuelles ne suffisent même pas à stabiliser durablement le service de base. Alors financer ou accompagner des projets de plusieurs centaines de milliards, ce n’est plus un simple effort budgétaire. C’est un changement complet d’échelle.

Ce décalage explique en partie les tensions récurrentes observées sur le terrain. Il rappelle surtout une chose essentielle : le problème des déchets au Cameroun n’est pas seulement écologique, il est aussi logistique, financier et institutionnel.

Avant l’énergie, il y a la logistique. Et la logistique, elle ne pardonne pas

C’est peut-être le point le plus important, et souvent le moins glamour. Avant de rêver à l’électricité verte qui alimente les villes, il faut d’abord résoudre la collecte, le transport et la gestion des volumes.

En janvier 2026, Hysacam a dû mobiliser le Ceneema pour désengorger les décharges de PK10 à Douala et de Nkolfoulou à Yaoundé, dans un contexte de saturation des sites de traitement. À Douala, l’opérateur poursuit aussi son programme de centres de transfert de déchets pour réduire les coûts logistiques de la collecte. En langage moins technique : on est encore à l’étape où il faut déjà éviter que les poubelles gagnent la manche avant même de penser à la finale énergétique.

C’est justement là que les projets portés par Thermosun et Blue Energy veulent changer la donne. En transformant les déchets en énergie, en carburant et en ressource économique, ils cherchent à rendre le système plus viable. Parce qu’un déchet qui rapporte devient soudain un déchet qu’on a plus intérêt à collecter sérieusement. Et ça, c’est peut-être la vraie révolution cachée derrière les grands chiffres.

Le vrai test : quitter le protocole et entrer dans l’usine

Soyons clairs : les 856,8 milliards FCFA annoncés ne constituent pas encore une transformation acquise. Ils représentent surtout un pari industriel. Et comme tous les paris sérieux, celui-ci a des conditions.

Il faudra un financement sécurisé, une participation publique soutenable, des technologies réellement éprouvées, et surtout une articulation claire avec les opérateurs déjà en place. Parce qu’on ne construit pas une nouvelle économie du déchet en faisant comme si les contraintes existantes allaient disparaître par magie. Même les poubelles savent que la magie budgétaire n’existe pas.

L’enjeu dépasse donc le simple ramassage des ordures. Il porte sur une question beaucoup plus importante : le Cameroun peut-il enfin transformer une contrainte urbaine chronique en activité économique durable ? Peut-il passer d’un système où l’ordure est un coût à un système où elle devient une matière première ? Peut-il faire en sorte que Douala et Yaoundé cessent d’être seulement des villes qui subissent leurs déchets, pour devenir des villes qui les exploitent intelligemment ?

Cette fois, la poubelle peut peut-être rapporter plus que des plaintes

Voilà pourquoi ce dossier est si stratégique. Derrière les mémorandums, il y a une bataille de fond : celle de la ville africaine du futur. Une ville qui ne se contente plus de cacher ses déchets le plus loin possible, mais qui les intègre dans une logique de production, d’énergie, d’emplois et de mobilité.

Patrick Tchounjo

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