Douala, 44 lingots rétrocédés : l’épisode qui embarrasse l’État au cœur du scandale de l’or

Dans l’air moite de l’aéroport international de Douala, les contrôles douaniers ont parfois des allures de routine. Pourtant, en octobre 2023, une saisie va se transformer en symbole embarrassant. Des lingots d’or sont interceptés, puis, fait plus rare, restitués. Deux ans plus tard, alors que les chiffres internationaux exposent l’ampleur des sorties clandestines, l’affaire des “44 lingots” refait surface comme un rappel brutal : dans l’or, au Cameroun, le problème n’est pas seulement la production, mais la chaîne entière qui mène de la mine… à l’avion.
Un “gap” qui change l’échelle du scandale
Le regain d’attention n’arrive pas par hasard. Il intervient au moment où le gouvernement reconnaît publiquement une distorsion majeure entre les déclarations officielles et les statistiques dites « miroirs » (celles des pays importateurs). Dans un communiqué daté du 29 décembre 2025, le ministre des Mines par intérim, Pr Fuh Calistus Gentry, confirme le cœur du problème : 22,3 kg d’or déclarés à l’exportation par les Douanes, contre 15,2 tonnes signalées dans les statistiques internationales, principalement à destination des Émirats arabes unis.
Le chiffre est tellement disproportionné qu’il redéfinit la lecture du secteur. On ne parle plus d’écarts administratifs ou d’erreurs de collecte, mais d’un système où la traçabilité n’encadre qu’une fraction visible des flux. Selon des reprises médiatiques de ce même rapport ITIE 2023, les pertes fiscales potentielles associées à ces sorties non déclarées sont estimées autour de 165 milliards de FCFA.
Douala, octobre 2023 : pourquoi l’épisode des 44 lingots dérange
C’est dans ce contexte que le dossier de Douala reprend une charge politique. D’après EcoMatin, l’État a « levé partiellement le voile » sur la saisie puis la restitution, en octobre 2023, de 44 lingots d’or à l’aéroport international de Douala.
Même sans entrer dans les détails d’instruction, l’enjeu est clair : dans une période où l’exécutif cherche à prouver qu’il reprend la main, l’idée qu’une cargaison d’or saisie ait pu repartir nourrit les soupçons sur la solidité des contrôles, la cohérence de la chaîne judiciaire et, surtout, la capacité réelle de l’État à « retenir » l’or sur son territoire.
Dans une économie où l’or sert autant de matière première que de réserve de valeur, chaque affaire a une portée symbolique. Les lingots, eux, parlent immédiatement au grand public : ils matérialisent ce que les rapports, les tableaux et les pourcentages peinent à rendre émotionnel.
La ligne de défense officielle : porosité, artisanat, et limites de la Sonamines
Pour expliquer le “gap”, le communiqué gouvernemental pointe d’abord la porosité des frontières terrestres, utilisées pour acheminer l’or hors du pays avant qu’il ne soit enregistré ailleurs comme étant d’origine camerounaise. Le texte insiste aussi sur la structure même de la production : une activité dominée par l’artisanat et l’artisanat semi-mécanisé, difficile à mesurer et rarement précédée d’études de faisabilité qui permettraient d’anticiper les volumes.
Le gouvernement rappelle enfin l’architecture institutionnelle : le ministère définit la politique minière, tandis que la Sonamines contrôle la production et détient l’exclusivité de la commercialisation de l’or produit. Mais la même communication reconnaît un nœud critique : faute de moyens financiers et technologiques suffisants, la Sonamines ne peut pas toujours racheter la quote-part des opérateurs ni suivre la production de manière robuste, ce qui fragilise l’idée même de comptoir unique.
Autrement dit, le dispositif est conçu pour contrôler, mais il n’est pas encore équipé pour dominer un terrain où les incitations à la fraude restent puissantes.
La riposte annoncée : fermeture de sites dès janvier 2026
Face à l’onde de choc, Yaoundé promet un virage. Mesure la plus spectaculaire : la fermeture, dès janvier 2026, des sites d’exploitation artisanale semi-mécanisée qui ne disposent pas d’un système de traitement « en vase clos ». L’objectif affiché est de réduire les fuites en imposant des standards minimaux de traitement et de contrôle.
Le communiqué évoque aussi un renforcement des moyens de la Sonamines, un contrôle « à distance par des moyens modernes » et, plus structurellement, le développement de la mine industrielle, réputée plus prévisible et plus contrôlable grâce à ses études de faisabilité.
Le vrai sujet : la traçabilité comme bataille de souveraineté
Derrière la décision de fermer des sites, c’est une question de souveraineté budgétaire qui se joue. Car l’or illégal n’est pas seulement une perte de métal, c’est une perte de fiscalité, de devises, de capacité d’investissement public et, souvent, une porte d’entrée vers des circuits de blanchiment.
Le Cameroun est d’autant plus exposé que l’or artisanal, mobile et fractionnable, voyage facilement. Il traverse des frontières sous forme de poudre, de petits lingots, parfois via des réseaux qui connaissent mieux les failles logistiques que les administrations ne maîtrisent les procédures.
Dans ce cadre, l’affaire des 44 lingots devient plus qu’un épisode : elle agit comme un test de crédibilité. Si l’État veut convaincre qu’il peut stopper une hémorragie de plusieurs tonnes, il lui faut démontrer qu’il sait aussi gérer, sans zones grises, un dossier de quelques dizaines de lingots au principal hub aérien du pays.
Une équation politique : restaurer la confiance sans casser l’économie locale
La difficulté, elle, est double. D’un côté, le pouvoir doit montrer de l’autorité et rassurer l’opinion. De l’autre, l’or artisanal fait vivre des milliers d’acteurs informels dans des zones où l’État est souvent peu présent autrement que par la taxation. Fermer des sites, c’est potentiellement réduire des revenus locaux et déplacer l’activité vers encore plus d’informel si l’alternative n’est pas crédible.
Le gouvernement met en avant une amélioration des réserves d’or nationales au fil des dernières années, signe qu’un début de structuration est possible. Mais la séquence actuelle rappelle que l’essentiel n’est pas seulement de collecter : c’est de verrouiller la sortie, d’aligner douanes, mines, sécurité, justice et dispositifs numériques.
Ce que révèle le retour de “l’affaire Douala”
En réapparaissant dans le débat public au pire moment, l’épisode des 44 lingots agit comme un révélateur : le scandale de l’or au Cameroun n’est pas un problème isolé de production, mais une crise de chaîne. Une crise où chaque maillon, mine, comptoir, contrôle, transport, export, données peut faire basculer des milliards.
Patrick Tchounjo



