Cameroun : le Suisse Bathco surenchérit pour Alucam et bouscule le jeu d’Arise IIP

Un nouveau prétendant vient rebattre les cartes dans le dossier Alucam. Alors qu’Eagle Eye Asset Holdings, véhicule d’investissement basé à Singapour et adossé au groupe Arise IIP, est en discussion avancée pour acquérir 70 % de la Compagnie camerounaise de l’aluminium (Alucam), le négociant suisse Bathco a déposé, selon des sources concordantes, une offre concurrente de plus de 78 milliards FCFA pour prendre 80 % du capital du seul producteur d’aluminium primaire de la CEMAC.
Cette surenchère place l’État camerounais devant un choix hautement stratégique : confier l’avenir de son fleuron aluminium à un trader global positionné sur le “Green Aluminium”, ou à un investisseur déjà fortement implanté dans la chaîne bauxite–aluminium du pays via le projet Minim-Martap.
Un trader suisse déjà dans les coulisses d’Alucam
Basé à Zurich, Bathco s’est imposé ces dernières années comme un acteur global du négoce et des technologies de l’aluminium, avec des bureaux en Europe, en Afrique, en Asie et en Amérique du Nord. Le groupe se présente comme un champion du “Green Aluminium”, misant sur une offre de métal à faible empreinte carbone, de matières premières et de solutions technologiques pour décarboner la filière.
En mai 2024, Bathco et sa filiale technologique Metsol ont déjà signé avec Alucam un partenariat pluriannuel présenté comme un tournant : le Suisse finance l’installation du système de contrôle intelligent APC+ dans la fonderie d’Édéa, destiné à améliorer le rendement des cuves, réduire la consommation d’électricité et, à pleine capacité, permettre d’éviter jusqu’à 1 million de tonnes de CO₂ par an. En contrepartie, Bathco sécurise une part significative de la production future d’aluminium d’Alucam, produite à partir d’électricité hydraulique et donc éligible au label “Green Aluminium”.
L’offre de rachat de 80 % du capital s’inscrit dans la continuité de cette stratégie : en prenant le contrôle d’Alucam, Bathco ne se contenterait plus de sécuriser un flux de métal vert, mais verrouillerait un actif industriel clé dans une région riche en bauxite et dotée d’un potentiel hydroélectrique massif. Pour le Cameroun, l’intérêt est double : capter des investissements orientés vers la montée en gamme environnementale et inscrire Alucam dans des chaînes de valeur premium, mieux valorisées sur les marchés européens.
Eagle Eye, l’autre prétendant déjà dans la place
Le timing de l’offensive suisse n’a rien d’anodin. Depuis 2022, Eagle Eye Asset Holdings, société d’investissement enregistrée à Singapour et liée au conglomérat Arise IIP, négocie en coulisses avec Yaoundé une privatisation partielle d’Alucam.
En novembre 2022, Eagle Eye avait déjà transmis au Premier ministre une lettre d’intention proposant 63,1 milliards FCFA pour 80 % d’Alucam, avec un mécanisme d’investissement en deux phases : 30 millions de dollars pour remettre en état les installations d’Alucam, Socatral, Alubassa et le terminal portuaire, puis 70 millions de dollars pour étendre les capacités de la fonderie, l’État absorbant au passage une grande partie de la dette historique.
Depuis, la configuration a évolué, mais le projet reste le même : l’offre actuellement sur la table porte sur 70 % du capital, et s’inscrirait dans la stratégie d’Arise IIP, déjà très présente dans les zones économiques spéciales et dans la chaîne bauxite–aluminium via sa prise de contrôle de Canyon Resources, titulaire du gisement de Minim-Martap dans le nord du Cameroun.
Pour ses détracteurs, ce schéma concentre trop de leviers (minerai, transformation, zones industrielles) entre les mains d’un même groupe, au risque de marginaliser l’État à moyen terme. Pour ses défenseurs, il offre au contraire une intégration verticale susceptible de sécuriser l’approvisionnement d’Alucam en alumine à partir de la bauxite locale et de maximiser les effets d’entraînement sur l’économie nationale.
Une proie fragilisée mais stratégique
Si Alucam suscite de telles convoitises, c’est précisément parce qu’elle est à la fois en crise et stratégique. La fonderie publique, dont l’actionnariat est aujourd’hui largement dominé par l’État (plus de 93 %), a vu sa situation financière se dégrader brutalement depuis le départ de Rio Tinto en 2014.
Entre 2022 et 2023, Alucam a enchaîné des pertes nettes de 7,9 milliards puis 23,6 milliards FCFA, tandis que ses capitaux propres basculaient en territoire négatif, à 28,3 milliards FCFA. Un audit de la Chambre des comptes a conclu en 2024 à la nécessité impérative d’une recapitalisation d’au moins 43 milliards FCFA pour éviter l’arrêt pur et simple de la fonderie.
Une bouffée d’oxygène est venue d’un autre front : le complexe privé Proalu, porté par le groupe camerounais Prometal. En vertu d’un accord signé en 2024, Proalu s’est engagé à s’approvisionner exclusivement auprès d’Alucam, garantissant à la fonderie un chiffre d’affaires annuel de 48 milliards FCFA, soit près de 90 % de ses recettes d’exportation de 2023.
Cet engagement commercial change l’équation de court terme et donne à Alucam un socle de revenus prévisibles, mais il ne règle ni son sous-investissement chronique ni ses besoins massifs de recapitalisation. Pour l’État, la question n’est plus de savoir s’il faut ouvrir le capital, mais à qui, dans quelles conditions de gouvernance et avec quel partage de la rente à long terme.
Souveraineté industrielle contre “Green Aluminium” : le choix politique
L’offre de Bathco introduit dans ce débat une variable politique nouvelle : celle du “Green Aluminium” et des standards ESG globaux. Membre de l’Aluminium Stewardship Initiative (ASI), le groupe suisse met en avant son alignement sur les objectifs de développement durable et son expertise dans la réduction de l’empreinte carbone de la filière.
En misant sur un smelter alimenté par l’hydroélectricité du Sanaga et doté de technologies de contrôle avancées, Bathco peut promettre au Cameroun une vitrine industrielle bas carbone, potentiellement plus attractive pour les marchés européens en quête de métal “propre”. Pour Yaoundé, qui inscrit sa stratégie industrielle dans la SND30, l’argument n’est pas neutre : un Alucam repositionné sur le créneau du Green Aluminium pourrait devenir un marqueur de la transition énergétique du pays.
Face à cela, Eagle Eye–Arise IIP offre un profil différent : celui d’un développeur d’infrastructures et de zones industrielles, déjà inséré dans les projets miniers et logistiques camerounais. L’enjeu n’est pas seulement financier, 78 milliards FCFA d’un côté, 63,1 milliards puis une offre réévaluée de l’autre, mais stratégique : privilégier un trader global focalisé sur le maigre mais lucratif segment du métal vert, ou un groupe intégré qui verrouille l’ensemble de la chaîne, au risque d’une dépendance accrue.
Un duel qui dépasse Édéa
Derrière les chiffres, le duel silencieux entre Bathco et Eagle Eye dépasse largement les grilles de la fonderie d’Édéa. Il interroge la capacité du Cameroun à :
- préserver une forme de souveraineté sur un actif industriel historique,
- tirer parti de la transition énergétique mondiale sans devenir simple pourvoyeur de ressources,
- arbitrer entre des investisseurs dont les logiques (trading, intégration verticale, industrialisation locale) ne produiront pas les mêmes effets économiques ni les mêmes rapports de force.
Pour l’heure, le gouvernement n’a pas officiellement tranché. Les discussions se poursuivent, alimentées par les rapports d’audit, les engagements déjà pris avec Proalu et les contraintes budgétaires d’un État sommé de sauver une entreprise en péril sans disposer des marges de manœuvre pour la recapitaliser seul.
Quelle que soit l’issue, la privatisation partielle d’Alucam marquera un tournant : soit l’ancrage d’un modèle où le Cameroun capte la valeur ajoutée d’un aluminium plus vert et mieux positionné sur les marchés, soit la confirmation d’une dépendance structurelle à des groupes étrangers qui contrôlent à la fois la ressource, la transformation et les débouchés.
Patrick Tchounjo



