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CAN 2025 : entre État et Fecafoot, un contrat d’objectifs sans droit à l’erreur

À l’approche de la CAN 2025 au Maroc, le ton est donné : plus de place pour les excuses, encore moins pour les conflits institutionnels. Lors de la réunion préparatoire organisée le 10 décembre, le ministre des Sports et de l’Éducation physique, Narcisse Mouelle Kombi, a clairement renvoyé la responsabilité sportive vers la Fédération camerounaise de football (Fecafoot) dirigée par Samuel Eto’o Fils.

Sans contester frontalement le changement de staff technique décidé par la Fecafoot, la tutelle a choisi une autre arme : la pression publique. « La Fecafoot devra amener les Lions indomptables au Maroc à faire mieux que lors des trois dernières éditions », a martelé le ministre devant l’ensemble des parties prenantes réunies pour préparer la CAN 2025. Derrière cette phrase, c’est toute la gouvernance du football camerounais qui est mise à l’épreuve.

Un bilan récent contrasté que le gouvernement remet sur la table

En rappelant le parcours des Lions indomptables lors des trois dernières CAN, Narcisse Mouelle Kombi a posé un diagnostic sans langue de bois. La CAN 2019 en Égypte est décrite comme une participation « médiocre », marquée par une élimination sans éclat et l’impression d’une équipe en fin de cycle. La CAN 2022 organisée au Cameroun est qualifiée de troisième place « honorable », mais perçue comme une demi-réussite pour un pays hôte qui visait clairement le trophée. La CAN 2024 en Côte d’Ivoire, enfin, est résumée comme une « malheureuse expédition », conclue en huitièmes de finale sur fond de tensions internes, de critiques sur la préparation et de controverses autour de la gestion de la sélection.

En exigeant de faire mieux que cette séquence, le ministre ne se contente pas d’un rappel historique. Il fixe une barre minimale de performance et transforme la CAN 2025 en test de crédibilité pour la Fecafoot.

La Fecafoot libre de ses choix, mais comptable des résultats

Politiquement, le message est finement calibré. Le ministre ne remet pas explicitement en cause le changement de staff technique décidé par Samuel Eto’o Fils, dans un contexte déjà marqué par des tensions récurrentes entre la tutelle et la Fédération. Mais en déclarant que la balle est désormais dans le camp de la Fecafoot, il acte une forme de contrat d’objectifs implicite : la Fédération a eu les mains libres pour choisir ses hommes et ses méthodes ; en retour, elle devra assumer pleinement les résultats obtenus au Maroc.

Autrement dit, la traditionnelle « guerre des responsabilités » entre l’État et la Fédération au moment du bilan est, au moins dans le discours, désamorcée à l’avance. Si les Lions indomptables déçoivent à nouveau, l’opinion publique saura vers qui se tourner. Si au contraire l’équipe signe un parcours convaincant, la Fecafoot pourra s’en prévaloir comme une victoire de sa gouvernance.

CAN 2025 : un stress test pour la gouvernance du football camerounais

Au-delà du terrain, la CAN 2025 apparaît comme un véritable stress test institutionnel. Depuis plusieurs années, le football camerounais est traversé par des tensions entre une Fecafoot emmenée par Samuel Eto’o, soucieuse d’affirmer son autonomie et son pouvoir de décision, notamment sur le choix des sélectionneurs, et un ministère des Sports qui rappelle régulièrement la primauté de l’État et de la présidence de la République sur la destinée de la sélection nationale.

En prenant la parole devant toutes les parties prenantes, Narcisse Mouelle Kombi cherche à repositionner l’État comme arbitre et juge des résultats, tout en laissant l’initiative sportive au camp fédéral. C’est une manière de restaurer, au moins en façade, une logique de complémentarité : à la Fecafoot, l’exécution opérationnelle et les choix sportifs ; à l’État, la définition des attentes, la coordination logistique et l’évaluation finale.

Un enjeu d’image bien au-delà du football

Pour le Cameroun, la CAN 2025 ne sera pas seulement une compétition sportive. Elle joue sur plusieurs registres stratégiques. Sur le plan de l’image internationale, le pays sort d’une CAN 2024 ternie par une élimination précoce et des débats internes ; il a besoin de réaffirmer son statut de grande nation de football. Sur le plan interne, les Lions indomptables restent un puissant ciment national. Un bon parcours peut atténuer les crispations, là où un nouvel échec pourrait alimenter un climat de frustration.

La crédibilité des institutions est également en jeu. La séquence CAN 2019–2024 a souvent été lue à travers le prisme des tensions entre le ministère des Sports et la Fecafoot. L’édition 2025 sera l’occasion de vérifier si ces frictions ont été surmontées ou si elles continuent de peser sur la performance. Dans ce contexte, la formule du ministre « faire mieux que lors des trois dernières éditions » vaut aussi pour l’organisation globale : qualité de la préparation, gestion des primes, communication, choix tactiques et climat autour de l’équipe.

Une pression assumée sur Samuel Eto’o et son équipe

En filigrane, c’est bien Samuel Eto’o qui est directement ciblé. Réélu à la tête de la Fecafoot, l’ancien capitaine des Lions a multiplié les décisions fortes et parfois controversées, notamment autour des staffs techniques et des choix de sélectionneurs. En assumant un leadership très personnalisé, il récolte aussi une responsabilité tout aussi personnalisée.

La CAN 2025 pourrait, selon le scénario, renforcer son capital politique en cas de parcours convaincant, avec une demi-finale, une finale ou un titre, ou au contraire fragiliser durablement sa position si les Lions quittent encore la compétition trop tôt. Le message du ministre acte cette réalité : au Maroc, le résultat ne sera pas seulement celui d’un groupe de joueurs, mais aussi celui d’une vision de la gouvernance du football portée par la Fecafoot version Eto’o.

Entre ambition et risque : un pari à haut rendement politique

À court terme, la sortie de Mouelle Kombi peut être lue comme une mise sous tension positive : créer un électrochoc, fixer une ambition claire, responsabiliser chaque maillon de la chaîne. À moyen terme, elle ouvre toutefois un pari à haut rendement politique.

Si les Lions réussissent, le gouvernement pourra dire qu’il a fixé un cap et soutenu la Fecafoot dans sa mission. Si les Lions échouent, la tutelle aura préparé le terrain pour exiger des comptes, voire pousser à des réajustements institutionnels. Dans tous les cas, la CAN 2025 apparaît désormais comme plus qu’un simple rendez-vous sportif : c’est un baromètre de la gouvernance du football camerounais, où se mesureront la capacité des institutions à travailler ensemble, le poids réel de la Fecafoot et l’impact des choix opérés au sommet depuis plusieurs années.

Patrick Tchounjo

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