Economie

Télécoms : le Cameroun franchit 1 000 milliards FCFA de revenus, porté par un boom du Mobile Money

Le secteur camerounais des communications électroniques vient de changer d’échelle. En 2024, son chiffre d’affaires a atteint 1 022,3 milliards FCFA, en hausse de 18 % par rapport à 2023. Selon l’Observatoire annuel du marché publié par l’Agence de régulation des télécommunications (ART), cette performance record porte la contribution du secteur à 3,16 % du PIB et consacre l’entrée des télécoms dans le club des secteurs stratégiques de l’économie nationale.

Derrière ce cap symbolique, un facteur se détache nettement : l’intégration, pour la première fois, des revenus du Mobile Money, dont la croissance spectaculaire rebat les cartes du marché.

Le Mobile Money change l’équation du marché

L’essor des services financiers mobiles constitue le principal moteur de la hausse. Sur les 156,4 milliards FCFA de revenus supplémentaires enregistrés en 2024, près de 136 milliards proviennent du Mobile Money, soit une croissance de 146 % sur un an.

Considéré, au sens de la réglementation, comme un service à valeur ajoutée, le Mobile Money est opéré par les filiales des deux leaders du marché, MTN Mobile Money Corporation et Orange Money Cameroun SA. Le rapport de l’ART met en avant une adoption massive, avec 11,43 millions d’utilisateurs réguliers, faisant du portefeuille mobile à la fois l’un des principaux moteurs de la transformation numérique et l’un des contributeurs les plus dynamiques à l’économie camerounaise.

Au-delà de la monétisation des transactions, ces services structurent désormais un véritable écosystème financier parallèle : paiements marchands, règlement de factures, transferts domestiques, digitalisation naissante de certaines chaînes de valeur dans la distribution, le microcommerce ou les services. Pour les opérateurs, le Mobile Money est devenu un pilier de diversification des revenus, à la frontière entre télécoms, finance et services digitaux.

La téléphonie mobile reste le pilier, Orange en tête

Malgré le poids croissant du Mobile Money, la téléphonie mobile demeure le socle économique du secteur, avec 829,9 milliards FCFA de revenus en 2024, soit environ 81 % du total.

Les services mobiles, qui regroupent la voix, la data et les SMS, ont généré 630,9 milliards FCFA, en légère progression dans un contexte de concurrence intense et de basculement rapide des usages vers l’Internet mobile.

Sur ce segment, Orange Cameroun confirme sa domination. L’opérateur affiche 315,9 milliards FCFA de revenus mobiles et reste leader, notamment sur la data avec 165,7 milliards FCFA de recettes. Sa stratégie, centrée sur l’Internet mobile, les offres convergentes et la montée en gamme des services, lui permet de consolider son avance, tant en valeur qu’en perception de marque.

MTN Cameroon maintient pour sa part un profil de major incontournable, avec 298,1 milliards FCFA de revenus mobiles. Mais son chiffre d’affaires recule de 10,7 % sur un an, ce qui traduit un essoufflement relatif de sa dynamique commerciale et une pression accrue sur ses parts de marché, en particulier sur la data et les services à valeur ajoutée.

Camtel, longtemps cantonné au fixe, reste encore marginal sur le mobile en termes de revenus, mais enregistre une progression de 4 %, signe d’un début d’ancrage sur un segment historiquement dominé par les acteurs privés. Sa marque Blue commence à capter une partie des nouveaux abonnés, notamment dans les zones où la différenciation par les offres ou la couverture reste possible.

Au total, le Cameroun compte 31,5 millions d’abonnés mobiles actifs en 2024, contre 20,8 millions en 2020, soit une croissance de 51 % en cinq ans. Cette expansion reflète l’augmentation de la population connectée, la baisse du coût des terminaux et la banalisation du smartphone comme porte d’entrée du numérique.

Le fixe se maintient, Camtel capitalise sur les infrastructures

Longtemps perçu comme le maillon faible, le segment fixe résiste mieux qu’attendu. Grâce à l’opérateur public Camtel, les revenus filaires atteignent 165,2 milliards FCFA en 2024, traduisant un maintien, voire un léger rebond, de l’importance des infrastructures fixes dans l’écosystème numérique.

Camtel consolide également son rôle d’opérateur d’infrastructures, via l’exploitation du backbone national et des réseaux de fibre optique, qui lui ont rapporté 33,7 milliards FCFA en 2024. Cette activité, positionnée en amont de la chaîne de valeur, conforte le poids de l’opérateur historique dans les revenus globaux du secteur, avec une contribution désormais supérieure à 15 %.

Dans un contexte où la data devient le nerf de la guerre, la maîtrise des réseaux de transport et de gros – backbone, fibre et capacités internationales – constitue un atout stratégique. La capacité de Camtel à commercialiser ces infrastructures de manière ouverte et compétitive pour l’ensemble des opérateurs et fournisseurs de services sera un enjeu déterminant pour la qualité et le prix de la connectivité au Cameroun.

Une forte accélération des investissements pour tenir la demande

L’année 2024 se distingue aussi par une accélération marquée des investissements. Les opérateurs concessionnaires ont injecté 194,5 milliards FCFA dans les infrastructures, soit une progression de 35 % par rapport à l’exercice précédent.

Ces investissements se concentrent sur l’extension et la densification des réseaux mobiles, la modernisation des antennes, le déploiement de la fibre optique, tant pour le backbone que pour les liaisons métropolitaines, ainsi que sur la préparation de services de nouvelle génération comme le cloud, les solutions entreprises, l’Internet des objets et, à terme, la 5G.

Pour l’ART, cette intensification de l’effort d’investissement est indispensable pour absorber une demande en connectivité en forte hausse et éviter que la croissance des usages ne se traduise par une dégradation trop prononcée de la qualité de service.

Un secteur à plus de 1 000 milliards, mais très concentré

Le franchissement du seuil des 1 000 milliards FCFA de chiffre d’affaires fait des télécoms un secteur clé de la trajectoire de croissance du Cameroun. Mais cette montée en puissance s’accompagne de défis structurels.

Le marché reste fortement concentré, autant sur le mobile, où le duopole Orange–MTN domine, que sur les services financiers mobiles opérés par les filiales de ces mêmes groupes. Cette structure pose plusieurs questions de fond.

La première concerne la capacité à garantir une concurrence effective sur les prix, la qualité et l’innovation, dans un paysage dominé par deux acteurs. La deuxième porte sur la manière dont les gains de productivité et les nouvelles sources de revenus, notamment sur le Mobile Money, peuvent se traduire concrètement par des bénéfices pour les consommateurs, les PME et les territoires moins bien desservis. La troisième tient à l’articulation du rôle de Camtel, à la fois opérateur commercial et détenteur d’infrastructures critiques, avec les impératifs de neutralité, d’ouverture et de transparence.

L’ART, qui suit de près le marché des communications électroniques, devra concilier trois objectifs : soutenir l’investissement, préserver la concurrence et protéger les consommateurs dans un secteur désormais central pour la transformation numérique du pays.

En 2024, le Cameroun a démontré que ses télécoms sont capables de franchir un cap macroéconomique grâce à la combinaison explosive de la data et du Mobile Money. Reste à savoir si les prochaines années permettront de transformer ce bond en croissance inclusive, où la puissance financière d’un secteur à plus de 1 000 milliards FCFA se traduira aussi par une meilleure qualité de service, plus d’innovation locale et une connectivité davantage accessible.

Patrick Tchounjo

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