Ejob Nathanael : le dessinateur camerounais qui fait entrer la BD africaine dans une nouvelle dimension

Ejob Nathanael, la plume visuelle qui propulse la BD camerounaise sur la scène internationale
Écrivain, dessinateur de bandes dessinées, artiste d’animation et cofondateur de Zebra Comics, Ejob Nathanael fait partie de cette nouvelle génération de créateurs africains qui racontent le continent autrement. À la croisée de la littérature, du comic book et de l’illustration, il construit patiemment un univers où le Cameroun, ses réalités sociales et ses imaginaires, deviennent matière à récit graphique, sans complexe et sans folklore.
Camerounais installé dans une dynamique résolument globale, Ejob incarne le visage moderne de la bande dessinée africaine : connecté aux plateformes internationales, publié en Europe, présent sur les salons du livre, mais profondément enraciné dans des thématiques locales fortes comme la différence, la violence symbolique ou la quête de dignité.
Un auteur complet : du roman à la bande dessinée
Là où beaucoup choisissent une seule voie, Ejob Nathanael assume pleinement son identité d’auteur hybride. Il se présente d’abord comme écrivain et dessinateur de BD, mais revendique aussi son statut d’« animation artist beginner » et de fondateur de studio.
Il a déjà publié deux romans, « The Dead Daughters » et « Queen Of A Lie », disponibles sur Amazon. Ces textes de fiction, en anglais, s’inscrivent dans une veine sombre et psychologique, où la tension dramatique repose sur les secrets, les non-dits et les fractures intimes.
En parallèle, il construit une œuvre graphique cohérente, où le dessin n’est pas un simple accompagnement du texte, mais un langage à part entière. Cette double pratique roman et BD donne à ses scénarios une densité narrative rare dans le paysage de la BD camerounaise, encore en structuration.
« Pour une couleur de peau » : quand la BD camerounaise affronte le tabou de l’albinisme
Parmi ses travaux les plus remarqués, Ejob Nathanael signe l’un des volets de l’album « Pour une couleur de peau », publié chez L’Harmattan BD. L’ouvrage raconte l’histoire de Chantal, une mère camerounaise déterminée à protéger sa fille Agnès, née albinos, contre les superstitions, les discriminations et les violences du quotidien.
La BD adopte une structure en trois parties, illustrées par des dessinateurs différents, dont Ejob, chacun apportant son style pour explorer les moments décisifs de la vie des deux protagonistes. Le choix du thème l’albinisme au Cameroun est fort : au-delà de l’esthétique, il place la bande dessinée au cœur des combats pour la dignité, la tolérance et la déconstruction des croyances mortifères.
Avec ce projet, Ejob Nathanael montre comment la BD peut devenir un outil de sensibilisation puissant, capable de toucher un public large, y compris les jeunes, tout en proposant un récit de grande qualité graphique et narrative. Son trait, expressif et engagé, participe à rendre visibles des existences souvent réduites au silence.
Zebra Comics : bâtir une industrie, pas seulement des œuvres
Basée à Douala, capitale économique du Cameroun, la start-up Zebra Comics s’impose comme l’un des nouveaux visages de la bande dessinée et des comics africains sur la scène internationale. Au cœur de cette dynamique, son cofondateur Ejob Nathanael, esprit curieux, réactif et porté par une énergie contagieuse. L’une des spécificités d’Ejob, c’est qu’il ne se contente pas de créer des histoires : il construit des structures. Il est en effet le fondateur de Zebra Comics, un label et un studio qui produisent plusieurs séries de comics et publient via leur propre application mobile.
Au sein de Zebra Comics, il travaille comme scénariste, dessinateur et directeur artistique, supervisant plusieurs projets simultanément. Il évoque régulièrement, dans ses interviews, ses journées rythmées par le dessin pour Zebra, des commandes pour d’autres clients, puis la lecture (comics, romans graphiques ou littérature générale) en soirée.
En structurant un studio local avec une ambition industrielle, Ejob Nathanael contribue à professionnaliser la BD et le comic book au Cameroun. Zebra Comics développe ses propres licences, investit dans le numérique, vise les marchés anglophone et francophone, et s’inscrit dans une logique de catalogue, à l’image des grands éditeurs internationaux. C’est une manière de sortir du modèle artisanal et de donner aux auteurs africains un espace de diffusion qui ne soit pas uniquement dépendant de l’Europe.
Un auteur camerounais dans les catalogues internationaux
Le travail d’Ejob ne reste pas confiné à l’écosystème local. On retrouve son nom dans des bases de données et catalogues de référence : BnF, plateformes de BD spécialisées, librairies en ligne comme Fnac, Decitre ou E.Leclerc.
Sa participation à « Pour une couleur de peau » lui ouvre les portes d’un lectorat international, via les circuits de distribution de L’Harmattan BD. Son nom apparaît également associé à des projets comme « Superman: The World », preuve de sa capacité à travailler dans des univers narratifs variés et à se connecter à des licences globales.
Cette présence dans des catalogues reconnus positionne Ejob Nathanael comme un auteur camerounais exportable, capable de naviguer entre les marchés locaux, la francophonie éditoriale parisienne et les standards du comic globalisé.

Un storytelling africain sans exotisme
Ce qui rend le parcours d’Ejob particulièrement intéressant sur le plan éditorial, c’est sa manière de raconter l’Afrique sans exotisme. Même lorsqu’il traite d’un sujet aussi chargé que l’albinisme, la narration reste centrée sur les personnages, leurs émotions, leurs relations, plutôt que sur la seule dimension spectaculaire ou misérabiliste.
Dans ses interviews, il revendique d’ailleurs son attachement aux histoires fortes, quel que soit le médium. Qu’il écrive un roman comme « The Dead Daughters », qu’il supervise un chapitre d’Anaki pour Zebra Comics ou qu’il illustre un album chez un éditeur européen, la logique reste la même : proposer des univers crédibles, portés par des personnages complexes, tout en assumant une forte dimension visuelle.
Cette posture lui permet de surfer sur la vague du boom des imaginaires africains sans tomber dans les caricatures. Il ne cherche pas à illustrer un « folklore africain », mais à produire des récits contemporains, ancrés dans des enjeux de société, avec des codes graphiques mondialisés.

Lignes claires, enjeux lourds : une écriture visuelle au service du réel
Graphiquement, Ejob Nathanael privilégie une ligne lisible, dynamique, au service de la narration. Son dessin ne cherche pas l’esbroufe : il vise l’efficacité, le rythme, la justesse des expressions. C’est particulièrement visible dans « Pour une couleur de peau », où chaque case participe à installer le climat de tension et de menace autour de la petite Agnès, mais aussi la tendresse protectrice de Chantal.
Son travail témoigne d’une maîtrise des codes de la BD européenne et du comic book, tout en laissant filtrer une sensibilité proprement africaine dans les décors, les silhouettes, les atmosphères. Cette combinaison renforce la portée virale de ses œuvres : facilement partageables, immédiatement compréhensibles, mais suffisamment profondes pour susciter des débats sur les thèmes abordés.
Ejob Nathanael, figure montante de la BD camerounaise
Invité du Salon du Livre Africain de Paris, publié chez L’Harmattan BD, fondateur d’un studio de comics, présent sur les grandes plateformes de vente en ligne : Ejob Nathanael coche toutes les cases d’une figure montante de la création graphique africaine.
Son parcours prouve qu’il est désormais possible, pour un créateur parti de Douala ou Yaoundé, de construire une carrière à la fois locale et internationale, en s’appuyant sur le numérique, sur des partenariats éditoriaux et sur une production régulière d’œuvres exigeantes.
À l’heure où la BD africaine commence à peser dans les programmations de festivals, dans les catalogues des maisons d’édition et dans les discussions sur les industries culturelles et créatives, le nom d’Ejob Nathanael revient de plus en plus souvent. Et tout indique qu’il ne s’agit que du début du récit.
Patrick Tchounjo


