Dette extérieure : le Cameroun entame dès 2026 le remboursement des 573 milliards FCFA dus au FMI

À partir de 2026, la politique budgétaire du Cameroun va entrer dans une zone de fortes turbulences. Le pays commencera cette année-là à rembourser les appuis financiers reçus dans le cadre du programme économique et financier conclu avec le Fonds monétaire international (FMI) pour la période 2021-2025, pour un total de 573 milliards FCFA. Cette échéance intervient au moment où le gouvernement fait déjà face à des tensions sur la dette intérieure et à une demande pressante des entreprises locales pour un désendettement plus rapide.
Interpellé le 18 novembre par les députés sur les retards de paiement de la dette intérieure, le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, a clairement affiché la hiérarchie des priorités de l’exécutif : la dette extérieure d’abord. Il a rappelé que le non-respect des échéances extérieures expose le pays à un risque immédiat de réputation et d’accès au financement. Ne pas payer la dette extérieure, a-t-il averti, revient à s’exposer à un « blacklistage » et à un renchérissement brutal du coût de l’emprunt, voire à une fermeture des marchés.
En creux, le message est clair : alors que l’État s’efforce de préserver sa signature auprès des bailleurs et créanciers internationaux, la dette intérieure continuera de subir des arbitrages défavorables à court terme.
Une dette extérieure prioritaire, au détriment des fournisseurs locaux
Les chiffres publiés par la Caisse autonome d’amortissement (CAA) illustrent ce déséquilibre structurel. Au 30 septembre 2025, la dette extérieure atteignait 8 568,2 milliards FCFA, contre 4 246 milliards FCFA pour la dette intérieure de l’administration centrale, hors restes à payer et dette flottante. L’architecture de la dette publique camerounaise reste donc largement tournée vers l’extérieur, ce qui explique la sensibilité des autorités aux signaux envoyés aux institutions financières internationales et aux marchés.
Pour les députés, la priorité devrait pourtant être la résorption de la dette intérieure, jugée cruciale pour soutenir l’activité des entreprises camerounaises et la liquidité dans l’économie. Les retards de paiement de l’État pèsent sur la trésorerie des fournisseurs, freinent l’investissement privé et alimentent les créances douteuses dans le système bancaire. À terme, cette situation peut peser sur la croissance potentielle, y compris sur les recettes fiscales que l’exécutif entend précisément mobiliser davantage.
Le choix assumé de donner la priorité à la dette extérieure traduit le dilemme classique des États fortement endettés : préserver la crédibilité vis-à-vis de l’extérieur, quitte à reporter l’ajustement interne sur le secteur privé domestique.
2026, année charnière pour les finances publiques
C’est dans ce contexte que Louis Paul Motaze a prévenu les députés : « 2026 va être une année extrêmement difficile ». À cette date, le Cameroun commencera à rembourser les 573 milliards FCFA mobilisés via la Facilité élargie de crédit (FEC) et le Mécanisme élargi de crédit (MEDC) dans le cadre du programme 2021-2025 avec le FMI.
Ces ressources avaient permis de soutenir le budget de l’État durant une période marquée par les chocs multiples, de consolider les réserves de change et de sécuriser la capacité du pays à financer ses importations. À partir de 2026, ces flux s’inversent : au lieu de recevoir des décaissements, le Cameroun devra rendre ce qu’il a perçu, tout en continuant de servir sa dette extérieure courante et en gérant les tensions sur la dette intérieure.
Ce basculement intervient alors que le pays envisage un nouveau programme économique et financier avec le FMI pour la période 2026-2029. Mais le ministre anticipe une phase de transition sans nouveaux appuis budgétaires immédiats, ce qui renforce encore la pression sur les recettes internes.
Un « budget de recettes » pour compenser la fin des appuis budgétaires
Devant les députés, Louis Paul Motaze a insisté sur un point clé : l’État doit désormais compenser l’absence d’appuis budgétaires des partenaires au développement par une mobilisation accrue de ses ressources propres. Autrement dit, les finances publiques entreront dans une logique de « budget de recettes ».
Concrètement, cela signifie qu’une part croissante de l’effort d’ajustement passera par la hausse et la sécurisation des recettes fiscales et douanières. Le Cameroun ne pourra plus compter sur les transferts récurrents du FMI pour boucler ses équilibres budgétaires. « Nous n’avons plus ces recettes », a rappelé le ministre, alors que le pays percevait jusque-là plusieurs milliards de FCFA par an dans le cadre du programme en cours.
Cette nouvelle donne ouvre plusieurs fronts. D’un côté, l’administration fiscale et douanière sera appelée à intensifier la lutte contre l’évasion et la fraude, à élargir l’assiette et à améliorer le recouvrement. De l’autre, les acteurs économiques redoutent un alourdissement de la pression fiscale, dans un contexte déjà marqué par des coûts élevés de financement, des retards de paiement de l’État et des contraintes d’infrastructures.
L’équation politique n’est pas moins sensible. Un budget de recettes implique des arbitrages plus visibles sur la fiscalité, les exonérations, les niches et les transferts. Il met également à l’épreuve la capacité de l’État à convaincre qu’il utilise efficacement chaque franc collecté.
Un portefeuille de dette sous forte tension
Les données de la CAA rappellent l’ampleur du défi. Avec plus de 8 500 milliards FCFA de dette extérieure et 4 246 milliards FCFA de dette intérieure au troisième trimestre 2025, le Cameroun doit gérer un portefeuille où le service de la dette absorbe une part croissante des ressources disponibles. Le début du remboursement des 573 milliards FCFA dus au FMI vient s’ajouter à cette dynamique.
Même si les conditions de ces financements concessionnels sont en général plus favorables que celles des marchés commerciaux, leur remboursement mobilisera des ressources budgétaires sur plusieurs exercices. Dans un environnement marqué par la hausse des coûts de financement internationaux et par la concurrence accrue entre pays pour attirer les capitaux, la marge de manœuvre budgétaire se réduit mécaniquement.
Le choix de donner la priorité absolue à la dette extérieure vise à préserver l’accès du pays à ces ressources concessionnelles et à maintenir un niveau de confiance minimal auprès des bailleurs. Mais il accroît mécaniquement le risque de « compression interne », avec des ajustements plus brutaux sur les dépenses domestiques, y compris les paiements dus au secteur privé.
Un arbitrage délicat entre réputation externe et stabilité interne
Sur le plan macroéconomique, la stratégie de l’exécutif peut s’expliquer. Dans un contexte où les États sont évalués en permanence par les marchés, les institutions financières et les agences de notation, un incident de paiement sur la dette extérieure aurait un impact immédiat sur le coût et la disponibilité du financement. Le Cameroun, qui a encore besoin d’investissements massifs dans les infrastructures, l’énergie et les services sociaux, ne peut se permettre un tel choc.
Mais à l’intérieur du pays, l’impact d’une dette intérieure mal gérée est tout aussi tangible. Des fournisseurs impayés, des chantiers ralentis, des PME fragilisées, un secteur bancaire exposé à des créances douteuses : autant de symptômes qui peuvent, à terme, miner la croissance que le gouvernement cherche précisément à préserver pour stabiliser ses recettes.
2026 apparaît ainsi comme une année test pour l’architecture budgétaire et financière du Cameroun. La capacité du pays à honorer ses engagements extérieurs tout en amorçant une réduction crédible des arriérés intérieurs sera scrutée de près, tant par les partenaires externes que par le secteur privé local.
Un futur programme FMI sous le signe de la discipline
Dans la perspective du programme économique et financier 2026-2029 qu’appelle de ses vœux le ministre des Finances, la question centrale sera celle de la crédibilité de l’ajustement budgétaire. Les partenaires, au premier rang desquels le FMI, s’attendront à des signaux clairs sur la maîtrise de la dette, l’augmentation des recettes domestiques et la rationalisation des dépenses.
Pour l’exécutif, l’enjeu est de calibrer un cadre de réformes qui permette à la fois de rassurer les bailleurs et de ménager le tissu productif national. Un effort fiscal trop brutal pourrait étouffer l’activité, tandis qu’un ajustement trop lent risquerait de raviver les inquiétudes sur la soutenabilité de la dette.
Entre crédibilité externe et cohésion interne, le Cameroun aborde le début du remboursement de ses 573 milliards FCFA au FMI avec une marge d’erreur réduite. La trajectoire choisie en 2026 pèsera sur l’ensemble du quinquennat budgétaire à venir.
Patrick Tchounjo



