Economie

Cameroun : les ventes de Dangote Cement chutent de 9,3 %, mais le groupe enregistre un bénéfice net record

Le géant nigérian Dangote Cement Plc fait face à un ralentissement inattendu sur le marché camerounais. Selon les résultats publiés par le groupe, les ventes issues de son unité de broyage de clinker de 1,5 million de tonnes par an, située à Douala, ont reculé de 9,3 % sur les neuf premiers mois de 2025. En volume, la production écoulée est passée de plus d’un million de tonnes en 2024 à 927 300 tonnes cette année.

Cette contre-performance locale intervient paradoxalement dans un contexte où le groupe Dangote Cement affiche, à l’échelle globale, une rentabilité record. Sur les neuf premiers mois de 2025, l’entreprise a enregistré un bénéfice net après impôt de 734,3 milliards de nairas, soit environ 288 milliards de FCFA, représentant une hausse spectaculaire de 166,7 % sur un an.

Une contre-performance conjoncturelle dans un environnement macroéconomique paradoxal

Selon plusieurs indicateurs macroéconomiques, le Cameroun reste en croissance, avec un PIB attendu à 3,8 % en 2025 et une inflation maîtrisée à 3,4 % en mai. Pourtant, le secteur du ciment, historiquement corrélé à l’activité des grands chantiers publics et privés, semble marquer le pas.

Les incertitudes politiques et les retards dans l’exécution des projets d’infrastructure auraient contribué à freiner la demande, notamment dans les régions urbaines en pleine restructuration. En outre, la volatilité des prix du carburant et du transport a pesé sur les coûts logistiques, réduisant les marges et l’agressivité commerciale des distributeurs.

« Ce recul est symptomatique d’une économie en attente, où les acteurs repoussent les investissements en attendant plus de visibilité politique », analyse un économiste basé à Douala.

Un marché du ciment de plus en plus concurrentiel

Le marché camerounais du ciment est aujourd’hui plus disputé que jamais, avec la présence de cinq grands acteurs : Dangote Cement, Cimencam (LafargeHolcim), Medcem, Cimaf et Atlantic Cement. Cette multiplicité a entraîné une guerre des prix et une fragmentation des parts de marché, accentuée par la montée des importations régionales.

Dans ce contexte, Dangote Cement, qui détient historiquement une part de marché estimée entre 30 et 35 %, cherche à défendre sa position par la modernisation de ses infrastructures, la digitalisation de sa chaîne de distribution et la promotion du ciment à faible empreinte carbone.

Cependant, la baisse de la demande conjuguée à la hausse du coût des intrants (charbon, emballage, logistique) réduit les marges opérationnelles, rendant les arbitrages stratégiques plus complexes.

L’analyse stratégique : entre cycle électoral et ajustement structurel

Sur le plan stratégique, la contre-performance du groupe au Cameroun s’inscrit dans une logique plus large : celle d’une économie africaine périodiquement ralentie par les cycles électoraux. Ces périodes d’incertitude affectent les anticipations d’investissement, la consommation des ménages et la commande publique.

Pour Dangote Cement, qui déploie ses opérations dans dix pays africains, dont le Nigéria, le Sénégal, la Tanzanie et l’Éthiopie, cette baisse au Cameroun illustre la vulnérabilité des filiales dépendantes d’un seul moteur de demande : la construction institutionnelle.

Les économistes estiment que la reprise pourrait s’amorcer dès le premier semestre 2026, sous réserve d’un retour de la stabilité politique et du redémarrage des grands chantiers publics, notamment dans les secteurs du logement, des routes et des infrastructures portuaires.

Vers un repositionnement du groupe dans la région CEMAC

Au-delà du court terme, Dangote Cement pourrait ajuster sa stratégie régionale en s’appuyant sur les marchés frontaliers du Tchad, de la Guinée équatoriale et du Gabon, où la demande en matériaux de construction reste soutenue. Ce repositionnement viserait à rééquilibrer les flux d’exportation et à réduire la dépendance à la demande camerounaise.

Le groupe pourrait également intensifier son engagement dans la transition énergétique, un levier déjà amorcé par la mise en place de technologies de cogénération et de substitution partielle du charbon par des déchets industriels.

Un signal faible mais significatif pour les investisseurs

Si la baisse de 9,3 % au Cameroun ne remet pas en cause la solidité du groupe, elle envoie un signal macroéconomique clair : la croissance du Cameroun, bien qu’affichée comme résiliente, reste vulnérable aux chocs politiques et aux retards de réforme. Pour les investisseurs, cela confirme la nécessité de diversifier les portefeuilles sectoriels et de miser sur les projets à long terme à fort ancrage local.

Le bénéfice net record de 734,3 milliards de nairas démontre toutefois la puissance financière et la capacité de résilience du groupe Dangote Cement, capable d’absorber les fluctuations locales grâce à la solidité de ses activités régionales. Le défi pour 2026 sera de convertir cette force structurelle en croissance durable sur des marchés à forte volatilité, tout en capitalisant sur la reprise attendue du secteur des infrastructures en Afrique centrale.

Patrick Tchounjo

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