Douanes : 15,7 milliards FCFA de droits éludés entre janvier et septembre 2025, une envolée de 87 % sur un an

La Direction générale des douanes (DGD) du ministère des Finances a recensé 15,7 milliards FCFA de droits compromis ou éludés sur la période janvier–septembre 2025, à l’issue de neuf sessions contentieuses. En glissement annuel, l’ardoise progresse de 87 % contre 8,4 milliards FCFA sur la même période en 2024. Ce bond spectaculaire met en lumière l’essor des pratiques de sous-facturation, de fausse déclaration d’espèce, d’origine ou de valeur, ainsi que la persistance des régimes dérogatoires mal maîtrisés. Il souligne surtout l’urgence d’un traitement simultané du risque douanier, de la discipline des opérateurs et de l’efficacité des instruments de recouvrement.
Ce que révèle l’explosion du contentieux en 2025
L’augmentation des droits éludés ne signifie pas nécessairement une dégradation des contrôles : elle peut aussi traduire une meilleure capacité de détection et une judiciarisation plus systématique des fraudes. La DGD a intensifié les vérifications a posteriori, le ciblage fondé sur la donnée (profils à risque, ruptures de séries, prix de référence) et les recoupements inter-administrations. Mais l’effet volume des importations, la volatilité des prix internationaux et la complexité des chaînes d’approvisionnement multiplient les angles d’attaque pour les fraudeurs, tandis que la pression concurrentielle incite certains opérateurs à rogner indûment leur coût fiscal.
Mécanismes à l’œuvre : valeur, origine, espèce et régimes
Quatre ressorts dominent les dossiers : minoration de valeur, jeux d’origine préférentielle discutable pour accéder à des droits réduits, reclassement tarifaire opportuniste dans des lignes à faible taxation et détournements de régimes suspensifs (admissions temporaires, entrepôts, franchises). Les écarts constatés sur les prix de transaction, comparés aux valeurs de référence et aux bases internationales, restent le premier gisement de droits compromis. L’usage croissant du e-commerce B2B et des petits envois complique par ailleurs l’exhaustivité des déclarations.
Enjeux budgétaires et crédibilité de la frontière
Au-delà des montants rappelés, la dynamique 2025 questionne la prévisibilité des recettes douanières, pilier du budget de l’État. Plus la part de droits compromis augmente, plus la trajectoire de cash devient incertaine, car une fraction des sommes notifiées fait l’objet de recours, d’échelonnements ou demeure irrécouvrable. La crédibilité de la frontière se joue alors sur deux plans : la rapidité et la fermeté du recouvrement, et la qualité probante des dossiers pour résister aux contestations devant les juridictions.
Ce qui doit changer côté administration
L’axe prioritaire est l’industrialisation du contrôle a posteriori avec une boucle “data-audit–sanction–recouvrement” pilotée par indicateurs. La généralisation des tableaux de valeurs, des référentiels d’origines et des alertes sur incohérences intraconsignations permet de passer d’un contrôle artisanal à une surveillance systémique. Le partage de données avec impôts, trésor, commerce, transport et banques, via un guichet unique modernisé, réduit les angles morts et fluidifie la preuve. Enfin, l’extension du paiement électronique sécurisé, la mainlevée conditionnée au cautionnement des montants contestés et l’usage gradué des mesures conservatoires renforcent la force exécutoire de la décision douanière.
Ce qui doit évoluer côté opérateurs
La hausse des dossiers montre la limite d’une conformité “déclarative” sans gouvernance interne. Les entreprises exposées au commerce international doivent bâtir des programmes de conformité douanière : cartographie des nomenclatures sensibles, procédures de justification d’origine, revues périodiques de prix de transfert, rulings anticipés, piste d’audit fiable. À la clé, moins de risques de redressement, un accès facilité aux régimes suspensifs et, pour les plus vertueuses, l’éligibilité à des statuts de partenaire économique agréé offrant des délais réduits et un ciblage plus favorable.
Indicateurs de réussite à 12 mois
La crédibilisation de la riposte se mesurera par la part effectivement recouvrée des montants notifiés, la durée moyenne de traitement des recours, la réduction du taux de récidive par opérateur et la baisse de l’écart de valeur entre déclarations et référentiels sur les lignes sensibles. La publication trimestrielle d’un baromètre du contentieux douanier – par familles de produits, régimes et motifs – ancrerait la transparence et enverrait un signal disciplinant aux filières à risque.
En somme, le palier des 15,7 milliards FCFA au 30 septembre 2025 n’est pas qu’un chiffre. C’est le symptôme d’une frontière qui apprend à mieux voir, d’un tissu d’importateurs sous pression et d’une administration sommée d’allier dissuasion, sécurisation des recettes et fluidité des échanges. Le défi consiste désormais à convertir la détection en recouvrement effectif, à tarir les causes techniques des fraudes et à faire de la conformité un avantage comparatif plutôt qu’une contrainte subie.
Patrick Tchounjo



