Casino cède BAO au Cameroun : quand le cash & carry change de main, le pouvoir d’achat reste le vrai patron

Dans l’allée centrale du BAO Cash & Carry de Douala, les chariots grincent plus qu’ils ne roulent. Un restaurateur compte mentalement ses marges devant un rayon d’huile. Un revendeur compare deux marques de riz, téléphone en main, comme s’il faisait une cotation en temps réel. Ici, on ne vient pas flâner. On vient arbitrer. Acheter moins, acheter mieux, acheter au prix qui permet encore de tenir le mois.
Depuis quelques années, BAO s’est imposé comme un repère pour cette économie du quotidien sous pression : celle des petits commerçants, des snack-bars, des épiceries de quartier, des ménages qui cherchent le gros “accessible”. Mais le 31 décembre 2026, ce modèle de distribution moderne a basculé dans une autre phase : le groupe français Casino annonce la cession de 3C Cameroun, exploitant BAO Cash & Carry, à 2S Retail. L’opération concerne sept points de vente : cinq magasins intégrés à Douala, et deux unités en franchise à Nkongsamba et Limbé.
Les montants n’ont pas été dévoilés. Mais le message, lui, est explicite : Casino tourne la page de sa présence opérationnelle directe au Cameroun. Le groupe explique que sa stratégie internationale évolue vers des partenariats locaux et le développement en franchise. Tout en conservant un rôle en amont : Casino continuera d’approvisionner BAO avec ses marques propres, afin de maintenir la continuité du modèle.
Un concept né pour casser les circuits classiques
BAO n’est pas arrivé au Cameroun comme une simple enseigne de plus. En 2018, au lancement du premier magasin-entrepôt dans la zone industrielle de Douala, le concept se voulait pionnier : le cash & carry, autrement dit la vente en gros à bas coûts, dans un format inspiré de modèles éprouvés ailleurs. Dans les rayons, près de 3 000 références, majoritairement alimentaires, complétées par des produits de maison, d’hygiène et de droguerie. Une promesse simple : prix bas, coûts réduits, prix dégressifs selon le volume.
Cette promesse avait une cible claire : les professionnels qui vivent de la rotation, et les ménages qui se sont mis à acheter “comme des professionnels” parce que l’inflation, elle, n’attend pas.
Pourquoi Casino cède : l’angle mort du pouvoir d’achat
Le départ opérationnel de Casino au Cameroun ne se comprend pas seulement par des tableaux de stratégie internationale. Il se comprend aussi par un paramètre local qui gouverne tout : le pouvoir d’achat.
Le cash & carry est un modèle exigeant. Il fonctionne pleinement quand les volumes montent, quand la rotation est forte, quand la logistique tient, quand la clientèle professionnelle grandit. Mais il devient fragile quand l’économie ralentit, quand les coûts de chaîne augmentent, quand les consommateurs font du “panier défensif”, quand les restaurateurs réduisent leurs commandes, quand les détaillants fractionnent leurs achats.
Dans cette réalité, tenir la promesse “bas prix” n’est pas un slogan marketing : c’est une bataille quotidienne sur les achats, les stocks, les pertes, les ruptures, et les promotions. Et c’est souvent dans cette bataille que les acteurs locaux, plus agiles, mieux ancrés, plus proches du terrain, peuvent prendre l’avantage… à condition d’avoir la discipline de gestion d’un format moderne.
2S Retail : la reprise, et la pression de la continuité
Avec la reprise par 2S Retail, BAO change de main, mais cherche à garder son ADN. Le nouvel acquéreur s’engage à maintenir le concept à bas prix et à préserver l’ensemble des emplois. L’idée affichée est d’abord la consolidation en 2026, avant d’envisager une nouvelle phase de développement à partir de 2027.
Le défi est précis : reprendre un outil et ne pas casser la mécanique. Dans la distribution, l’erreur classique après une cession est de sous-estimer ce qui ne se voit pas : l’architecture des achats, la discipline des stocks, la culture des process, la qualité de la supply chain, la capacité à négocier les volumes. BAO, surtout dans un contexte de pouvoir d’achat comprimé, ne peut pas se permettre une dégradation de disponibilité ou une dérive des prix. Les clients professionnels sanctionnent vite : ils changent de point d’approvisionnement en une journée.
Casino reste fournisseur : un retrait… sans disparition
Le détail le plus stratégique de l’opération est peut-être celui-là : Casino n’abandonne pas totalement BAO. En conservant un rôle d’approvisionnement via ses marques propres, le groupe garde un pied dans la chaîne de valeur. C’est une logique de repositionnement : moins de gestion directe, plus de modèle “amont”, plus de partenariat.
En clair, Casino se retire du terrain, mais pas du flux.
Ce que cette cession révèle du Cameroun réel
Cette transaction raconte finalement une chose : la distribution moderne au Cameroun est en croissance, mais elle reste suspendue à un facteur très concret. Les enseignes ne gagnent pas seulement avec de beaux magasins. Elles gagnent avec la confiance, et cette confiance se construit sur trois promesses simples : prix, disponibilité, régularité.
Or, dans un pays où le pouvoir d’achat est sous pression, où les ménages arbitrent et où les petits commerçants vivent au jour le jour, la distribution de gros n’a pas le droit à l’erreur. BAO change d’actionnaire, mais la question qui compte pour les clients est plus brute : demain, est-ce que je trouverai mes produits au bon prix, au bon moment, en quantité ?
Le nouveau propriétaire n’aura donc pas seulement à gérer une cession. Il aura à répondre au seul juge qui ne signe aucun communiqué : le panier du quotidien.
Patrick Tchounjo



