1 748 milliards FCFA : le Cameroun veut faire du fer un pilier de l’économie d’ici 2030

Le Cameroun a décidé de sortir la pioche, mais surtout de sortir le chéquier. Dans l’annexe de la loi de finances relative aux grands projets d’investissement, l’État projette 1 748 milliards FCFA d’investissements cumulés pour accélérer l’exploitation de trois gisements de fer : Kribi–Lolabé, Mbalam et Bipindi Grand-Zambi. Les permis ont été délivrés et les démarrages sont annoncés à partir de 2026. À eux seuls, ces trois projets concentrent l’essentiel du nouveau cycle extractif inscrit dans la trajectoire 2026-2030. L’ambition est assumée : faire du fer un pilier de l’économie, une nouvelle source de flux d’exportation, et un levier de croissance à l’échelle nationale.
Un “ticket” minier qui change de dimension
Les montants annoncés marquent une rupture. Kribi–Lolabé est chiffré à 431 milliards FCFA, Mbalam à 747 milliards FCFA, et Bipindi Grand-Zambi à 570 milliards FCFA. Ensemble, ces enveloppes dépassent l’enveloppe annuelle moyenne consacrée aux grands projets sur la dernière décennie. Ce n’est pas une simple addition comptable, c’est un signal : le Cameroun inscrit le secteur minier dans une logique d’investissement massif, comparable aux cycles d’infrastructures qui ont structuré les quinze dernières années.
Mbalam, la pièce centrale du redéploiement
Avec 747 milliards FCFA, le projet de Mbalam porte le plus lourd ticket financier du portefeuille. Son poids n’est pas seulement budgétaire, il est stratégique. Le développement de ce gisement suppose une articulation étroite avec les infrastructures ferroviaires et portuaires existantes, notamment le complexe industrialo-portuaire de Kribi. Autrement dit, Mbalam ne peut pas être pensé comme une mine isolée, mais comme un bloc industriel connecté à la logistique nationale. Le volume de capital mobilisé le positionne comme la pièce centrale du redéploiement minier, celle autour de laquelle s’ordonneraient les priorités d’aménagement et les arbitrages financiers.
Kribi–Lolabé, l’avantage du port à portée de main
À 431 milliards FCFA, Kribi–Lolabé s’inscrit dans une logique d’adossement direct au port en eau profonde de Kribi. Le pari est simple : réduire les coûts logistiques en rapprochant le minerai de l’infrastructure d’exportation. Dans l’économie minière, ce détail n’en est pas un. Le transport représente souvent une part décisive de la rentabilité, et la proximité du port devient un atout compétitif immédiat. Dans cette architecture, Kribi–Lolabé apparaît comme le projet le plus naturellement arrimé à une solution logistique existante.
Bipindi Grand-Zambi, le troisième pilier du dispositif
Bipindi Grand-Zambi complète l’ensemble avec 570 milliards FCFA d’investissements projetés. Il participe à la structuration d’un triptyque minier qui, sur la période 2026-2030, veut installer un nouveau centre de gravité dans l’économie nationale. La logique n’est plus celle d’un projet unique censé porter tout le secteur, mais celle d’un portefeuille de gisements, capables, en théorie, de mutualiser des infrastructures, de créer des corridors économiques et de stabiliser les volumes d’exportation sur plusieurs années.
Le test de vérité : transformer l’investissement en exportations mesurables
L’équation reste cependant budgétaire et macroéconomique. Entre 2010 et 2025, l’État a engagé 7 579 milliards FCFA de financements extérieurs pour les infrastructures. Cette trajectoire s’est accompagnée d’un service de la dette extérieure qui atteignait déjà 824 milliards FCFA en 2024. L’arrivée de 1 748 milliards FCFA supplémentaires dans le secteur minier s’inscrit donc dans un contexte où chaque nouveau cycle d’investissement est scruté à l’aune de sa rentabilité réelle et de sa capacité à produire des retours rapides.
C’est ici que se joue l’essentiel. Pour que le fer devienne un pilier de l’économie, il ne suffit pas d’annoncer des montants et des démarrages. Il faut convertir ces volumes d’investissement en flux d’exportation concrets, en recettes fiscales, en emplois et en retombées locales visibles. Sans cela, le pays risque de reproduire un schéma déjà connu : investir beaucoup, espérer beaucoup, et attendre trop longtemps les résultats.
2026-2030, une fenêtre décisive
En fixant un démarrage à partir de 2026, le Cameroun inscrit ces projets dans une fenêtre courte, presque offensive. Le message envoyé est celui d’un pays qui veut accélérer, sécuriser des partenariats, et verrouiller une place dans la chaîne des matières premières stratégiques. Mais cette accélération impose une exigence de pilotage. Les mines ne sont pas seulement des trous dans le sol, ce sont des systèmes complets qui demandent une gouvernance, des infrastructures, une discipline contractuelle et une vision de transformation.
D’ici 2030, le fer camerounais peut devenir une force structurante, ou une promesse de plus rangée dans les archives budgétaires. Entre les deux, il y a une différence très simple : la capacité à faire de l’investissement un résultat, et du résultat un bénéfice collectif.
Patrick Tchounjo



